COSMOS Iconologie

COSMOS Iconologie

Saint Paul et le Cheval 5

5 - Un seul Dieu contre la cavalerie

 

 

 

Plusieurs artistes ont multiplié les chevaux presque à l'infini. Les cavaliers aussi, bien sûr, mais dans toutes les actions de la fuite, de la chute, du freinage.

 

 

 

Elsheimer

en 1598 compose une scène de bataille dont l'agresseur est unique, désigné par une vague chose blanchâtre dans le ciel; un rayon laser en tombe tout droit, jusqu'au premier plan, et là deux hommes aplatis à terre, l'un sur le dos l'autre à plat ventre, sont comme morts. Non ! le deuxième fait le mort mais son bras s'apprête à le relever.

 

 

12e-Adam Elsheimer (1578–1610) The Conversion of Saint Paul (c 1598)   BD.jpg

 

 

Le vrai terrassé, le renversé, peut-être mort, est voisin de son cheval qui lui aussi est sur le dos, le cou raide, montrant impudiquement son ventre blanc, fragile. L'autre homme est bien tombé de sa monture, mais celle-ci est debout, retenue au frein par un palefrenier.

Un peu plus loin, dessinant une spirale avec ces deux hommes chus, un lancier debout tournant le dos à la scène, lève très haut un bras impuissant, puis un cavalier qui lève le regard vers la lumière céleste veut s'en protéger avec son bouclier; enfin un grand cheval aussi sombre qu'est blanc le ventre de l'autre renversé, rue comme pour désarçonner un enturbanné presque mongol. Sous les pattes qui ruent, on voit un peu plus loin un cheval blanc couché sur le flanc. L'addition de toutes ces postures est celle des différentes réactions possibles chez des hommes incroyants en présence d'une théophanie.

 

Je m'aperçois alors que dans cette hécatombe on ne voit pas de selles ni d'étriers. Qu'un trait divin parti vers l'homme au bouclier casse une branche d'arbre. Que l'enturbanné semble avoir reçu un poignard dans le dos.

Mais le maître est parvenu à composer ce tumulte, donnant une idée de bataille différente des mêlées connues (la bataille d'Angari) mais aussi convaincante. L'originalité tient à l'opposition entre une petite armée et un adversaire unique, distant, indiscernable.

La multiplication des personnages sert, par une figure de style qui est aussi une figure du rêve, à amplifier l'histoire principale, celle de l'homme fort aux pleins pouvoirs terrassé par le dieu qu'il persécute sans le connaître.

 

La folie se propage vers le lointain, une peinture imprécise évoque toute une cavalerie qui s'enfuit vers la droite – Elsheimer dans ce flou bleu s'inspire de Tintoretto qui soudainement laissait toutes ses couleurs pour ne plus dessiner que des formes nombreuses, blanchâtres, faites de quelques grands coups de pinceau courbes.

 

 Tintoretto

 

N'a pas manqué, du reste, le rende-vous sur la route de Damas. Il y atteint un record d'agitation ! Tableau datant de 1545.

 

12c-Tintoret_Conv. Paul (1545)  BD.jpg

 

 

Vico

 

Cinquante ans avant Elsheimer, soit en 1545, un artiste florentin nommé Vico signait une vaste gravure sur le même thème. L'œil n'étant pas guidé par les différentes lumières de couleurs a plus de mal a désenchevêtrer ce tableau de bataille, mais l'artiste a composé clairement les ensembles :  la médiane du tableau relie le dieu (imité de Michel-Ange, barbu flottant porté par quelques anges) qui foudroie autant du regard que du geste, avec le Saoul tombé presque à nos pieds. Lequel est encore joint à son cheval mais celui-ci tourné en sens contraire, très beau morceau de dessin. Entre lui et le dieu – séparé du monde humain par un très grand nuage – un tumultueux paysage au loin, qui s'expanse à droite pour montrer une sorte de grand temple (figurant Damas et sa synagogue vers qui se dirigeait le persécuteur) flanqué à sa gauche de deux colonnes portant une galerie voûtée ouverte à tous les vents, qui me fait penser à celles que Bruegel plaça çà et là dans sa monstrueuse Tour de Babel. Ce n'est sûrement pas fortuit : ceux que Saoul va enchaîner ne sont qu'à demi chrétiens, le saint esprit n'a pas donné à leur église l'harmonie et la perfection de la Jérusalem céleste…

 

 

12a-Vico Paul 1454 gravure  BD.jpg

 

A droite du lointain paysage, qui creuse un vide dans la troupe, l'autre moitié de la cohorte s'enfuit dans la confusion, symétriquement à celle de gauche. Difficile de faire le compte, mais il n'y a guère plus de dix hommes et quelques chevaux dans chaque moitié. Petit nombre mais grande efficacité, car l'impression générale est celle d'une très grande troupe prise de panique. Le dieu médian non seulement renverse et terrifie, mais crée un grand vide au sein de ladite troupe.

 

 

 

Rubens

(collection Courtauld), dont la construction, les puissants coloris, les formes tourbillonnantes démontrent la maîtrise supérieure de ce peintre que les Français n'apprécient pas assez.

 

 

14-Rubens_Conversion of Saint Paul - Courtauld   BD+..jpg

 

 

Saoul renversé la tête vers nous, avec son cheval et ses fidèles forme un groupe pyramidal qui se prolonge ou se projette en haut en un grand cheval blanc, dont le col hisse la tête vers le ciel, comme une grande imploration mêlée de la crainte de Dieu. Le dieu n'est guère plus haut, nu avec un manteau rouge qui bat au vent, plongeant à deux mains. A gauche du cheval implorant, l'espace n'est occupé que par une moitié de cheval au galop et un cavalier barbu qui regarde le ciel cependant que son cheval rue, deux pattes arrière montrant les sabots en réplique aux deux pattes avant du galopeur. Mais la droite de ce deuxième plan est touffue, enchevêtrant des corps en plein effort avec une cape tourbillonnante (comme en fera Delacroix) puis cela se perd dans une forêt zébrée d'éclairs, la nature elle-même participe à cette symphonie de l'effroi.

 

Une autre version de Rubens montre le Christ au plus près des hommes, il a juste à écarter un peu son nuage pour nous montrer qu'il est là, et sa puissance est immédiatement visible dans l'amoncellement chaotique (serré en pyramide) des hommes et chevaux.

 

14-Rubens_Conversion-of-St.-Paul   BD.jpg

 

 

 



 

 

La collection est riche, je vais simplement montrer quelques échantillons.

 

Cranach le jeune

 

12b-Cranach the Younger (1515–1586) The Conversion of Saul (1549) Nurbg  BD.jpg

 

 Palma le jeune en 1590

 

 

12d-Palma jeune_Conversion de Saint Paul  - Prado (1590)  BD.jpg

 

La même année, aux musées capitolins voici

Scarcellino

 

12d-Scarsellino_Fall_of_Saint_Paul (1590) Capitolins  BD.jpg

Au siècle suivant, 1690

Luca Giordano

 

 

 

 

12-Luca Giordano_ Conversion of Saint Paul (c 1690) Nancy   BD.jpg

David Téniers

 

13-David Teniers_Conversion_of_Saint_Paul - Sotheby's   BD+..jpg

 

 

 

Il nous faut tenter de mieux expliquer le choix, par des peintres si différents et éloignés dans le temps, de dramatiser la chute et la conversion de Saoul  en multipliant chevaux et cavaliers.

J'ai à peine écrit ces trois mots qu'il me revient le psaume triomphal que nous chantions jadis à Saint Séverin :

Louez le Seigneur car il a fait éclater sa gloire

Il a jeté à l'eau cheval et cavalier…

Ce singulier vaut un vaste pluriel, puisqu'il s'agit des troupes du Pharaon lancées à la poursuite des Hébreux et sur qui se redresse, de toute sa puissance, la Mer Rouge.

 

Le dieu de l'Exode, dont la puissance s'est exprimée dans l'acte fondateur du passage de la Mer Rouge, ce dieu que chaque année les hébreux célèbrent à la Pâque, est le même qui maintenant protège les premiers chrétiens contre les judaïstes intolérants menés par Saoul de Tarse. Les chrétiens sont le nouveau peuple élu. Et c'est justement le persécuteur converti, devenu Saint Paul, qui s'occupera avec une ardeur infatigable à intégrer les païens dans "le nouvel Israël". Historiquement, c'est là un renversement total des perspectives, qu'évoque fort bien la panique d'une multitude de gens qui se croyaient bien assis sur leurs certitudes.

Un autre passage de la Bible me revient :

 

Avant l'aube, de la colonne de feu, le Seigneur regarda l'armé d'Egypte

Et y sema la panique.

 

D'un simple regard.

 

Ce regard divin sur le chemin de Damas, qui sème la panique dans les esprits et les corps, voici comme Saint Paul l'interprètera dans son Epitre aux Galates :

Il plut à Celui qui m'avait mis à part dès le sein de ma mère et appelé par sa grâce, de révéler son Fils en moi pour que je l'annonce parmi les païens…

Ce regard, manifesté temporairement par la lumière éblouissante, c'est donc pour lui celui d'une élection. Jusqu'ici, les Juifs n'en connaissaient qu'une, l'élection de leur peuple comme le peuple de Dieu. Paul ne se prend pas pour rien !

 

 

- - - - -

 



21/09/2017
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 22 autres membres