COSMOS Iconologie

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Saint Paul et le Cheval 1

1 - Conversion et cheval

 

 

-1-

 

Il était, quelques années après la mort de Jésus, un nommé Saoul dit aussi Paulus, juif pharisien de langue grecque, originaire de Tarsis en Cilicie, et jouissant de la  citoyenneté romaine. Il s'était signalé par deux fois comme un dangereux ennemi des chrétiens. C'est lui qui gardait les manteaux des lapideurs lorsqu'on supplicia le diacre Etienne, puis prit une part active à la persécution des chrétiens par les autorités sacerdotales juives, "ravageant l'église, allant de maison en maison pour en arracher hommes et femmes et les jeter en prison", et pendant que,  malgré tout, les douze apôtres choisis par Jésus évangélisaient la Samarie, Gaza, Césarée, lui Saoul, "ne respirant que menaces et carnage à l'égard des disciples du Seigneur, alla trouver le grand-prêtre et lui  demanda des lettres pour les synagogues de Damas afin que, s'il y trouvait des adeptes de la Voie, il les amenât à Jérusalem".

 

Quand il sera connu sous son nom latin de Paulus (citoyen romain), cet homme qui n'avait pas connu Jésus, s'est autoproclamé avec une incroyable autorité "apôtre des païens" c'est-à-dire des non-juifs, des goyim, et parcourait le Moyen-Orient, y compris les îles de Chypre ou Paphos, allant jusqu'en Macédoine. Il était arrivé à rencontrer l'apôtre Pierre et lui avait proposé ou imposé un partage des tâches : à toi les juifs à convertir, à moi les païens.

 

Les phrases que j'ai citées sont signées de l'évangéliste Luc, dans son deuxième livre appelé Actes des Apôtres. Luc était un écrivain grec de haute tenue, remarquable par son don d'inventer la légende de l'Annonciation et de l'enfance de Jésus d'une façon attrayante et riche spirituellement. Dans les Actes, il lui fallut raconter l'histoire de celui qu'il dénomme Saül comme l'antique roi, en transcrivant la bonne prononciation "Saoul", d'une façon qui fît avaler la couleuvre de son revirement brutal, que d'abord les premiers témoins refusèrent, et qui lui valut de trouver des ennemis chez les juifs qu'il avait trahi, chez les chrétiens qui se méfiaient, chez les "hellénistes" dont il parlait la langue…

 

Il s'agissait de bien plus qu'une conversion. Selon les Actes, il s'en faisait par milliers, des conversions, chez les juifs, depuis la fameuse Pentecôte. Les skieurs le savent, la conversion est un changement de direction à 180 degrés. Là il s'agissait d'une catastrophe, un retournement sens dessus dessous.

 

On ne nous a rien dit de la façon dont Saoul fut instruit de cette religion, qu'il adopta d'un coup après l'avoir persécutée sans trop savoir ce qu'elle contenait  - il écrira lui-même : "Ce n'est pas d'un homme que je l'ai reçue ou apprise, mais d'une révélation de Jésus-Christ". Une illumination, une conversion intérieure, cela ne se peut raconter ou décrire. Luc, devenu compagnon de Paul, choisit donc de raconter l'affaire sous l'aspect d'une chute, avec une grande lumière céleste qui enveloppa le personnage, et la voix tonitruante d'un invisible Jésus qui lui criait : "Saoul, Saoul ! pourquoi me persécutes-tu ?"  De ce texte, il ressort que l'homme fut précipté à terre et devint aveugle, jusqu'à ce que, selon les ordres de la Voix céleste, il fut arrivé à Damas chez un nommé Ananias, qui guérit sa vue trois jours après; aussitôt il fut baptisé et, après quelques jours parmi les juifs chrétiens de Damas, se mit à proclamer "que Jésus est le fils de Dieu" et à démontrer aux juifs de la ville "que Jésus est le Messie". Démontrer, pour un juif aussi qualifié, cela consistait à invoquer tel et tel passages de la Bible et à les interpréter de façon qu'ils s'appliquent à Jésus.

 

On notera que Jésus, qui ne s'est pas désigné lui-même autrement que "Le fils de l'homme", est déjà considéré comme le fils de Dieu, mais nous ne savons pas ce que recouvrait exactement ce terme pour les juifs de l'époque. On n'avait pas encore élaboré cette théologie qui va faire de Jésus le Dieu lui-même, une des trois "Personnes" du dieu unique. Mais je peux déjà dire que Paul, dans les années suivantes, va élaborer pour les communautés qu'il a fondées une ample théologie de la Rédemption, une mystique de la Croix. Lorsque je relis ces Epitres, je suis toujours plongé dans des abîmes d'incompréhension. N'importe, car lui-même oppose à toutes les sagesses la folie de la croix dont il se réclame

 

 

-2-

 

Franchissons à nouveau les siècles pour arriver au temps de la peinture religieuse en occident, à partir du XV° siècle. Un certain nombre de peintres choisirent comme sujet le "Chemin de Damas" ou la "Conversion de Saint Paul". Une lumière qui enveloppe un homme à terre parmi ses compagnons, son éblouissement insupportable, voilà qui peut être peint. L'aveuglement est un symbole fort simple, une simple métaphore. Il est suffisant de lire que le chrétien Ananias, sur l'ordre du Saint-Esprit, lui fit recouvrer la vue. "Il recouvra la vue et fut baptisé", voilà qui est clair.

Mais très tôt on voulut dramatiser la chute, suggérer la violence et l'importance de ce foudroiement d'origine divine. L'idée du cheval s'imposa et devint la règle iconographique. Ce sera désormais une chute de cheval qui figurera cette conversion.

 

Or le cheval est une puissante image dans l'inconscient collectif, et le peintre devait et pouvait le figurer de telle sorte qu'il déborde l'anecdote d'un cavalier désarçonné, et projette le spectateur dans le monde insondable des symboles, pour qu'il ait affaire à une réalité de l'ordre de la catastrophe. Celle-ci, on l'a compris, ne fut pas seulement la transformation radicale de l'esprit de Saoul, qui devint un voyageur intrépide allant d'église en église, et un écrivain fondateur de la théologie du Christ.

 

Ce fut aussi un tournant prodigieux dans l'entreprise des premiers chrétiens et l'histoire de l'Eglise : la nouvelle "Voie", ne l'oublions pas, fut prêchée par les Apôtres d'abord uniquement "dans les synagogues", c'est à dire les innombrables villes de la diaspora où depuis des siècles s'étaient implantées des communautés juives qui tenaient à la Loi et ne se mélangeaient pas aux autres habitants. Désormais, le monde entier était destiné à l'évangélisation, on ne fut plus tenu d'être d'abord circoncis pour être baptisé, Israël comme peuple élu explosait, le Royaume de Dieu était proposé à tous les peuples.

 

Jadis, dans le livre de prières appelé Psaumes, il y avait bien eu des visions universalistes, "Tous les peuples, applaudissez" etc. Mais la réalité n'avait pas suivi plus loin que d'engendrer une attirance ou sympathie individuelle chez des gens de tous les pays, qu'on appelait les prosélytes, ceux-là mêmes qui étaient en pèlerinage à Jérusalem lors de la fameuse Pentecôte, et qui eurent l'impression que les Apôtres leur parlaient à chacun dans sa langue.

 

Le cheval donc.

 

 

En voici un des plus anciens témoignages, une miniature qu'on voit à Cracovie, sur l'autel de la Trinité.

 

 

01-The Trinity Altar-Cracovie- Conversion_of_St._Paul -  BD.jpg

 

 

La banderole du Christ dit en latin : "Saoul Saoul pourquoi me presécutes-tu ?", celle du cavalier désarçonné :

"Seigneur, que veux-tu que je fasses ?"

Au loin, deux villes dont on ne sait laquelle est Damas, laquelle Jérusalem.

Pressés autour de Saoul, neuf cavaliers avec lances et armures du Moyen-Age.

 

Michel-Ange

 

Michelangelo Buonarotti fit pour la Chapelle Pauline du Vatican une fresque de la chute de Paul. Dieu y apparait, plongeant, foudroyant. Il est entouré de toutes sortes d'hommes volants non identifiés. On reconnait seulement à ce fait l'auteur du fameux Jugement dernier.

Le rayon lumineux n'était pas suffisant, il lui fallait encore figurer le dieu qui l'envoie et puis, comme pour bien l'identifier comme dieu, un peu des habitants du ciel. C'est-à-dire, pour cet amateur effrené des corps et de leurs gesticulations, des types volant debout, à plat ventre, accroupis etc. autour d'un Christ plongeant, lançant en avant un bras foudroyant. Rien que du muscle. et une sorte de fureur, car l'on ne perçoit dans toute l'œuvre de Michel-Ange un signe de tendresse que chez le dieu créant l'homme. La religion de cet immense peintre ne semble connaître comme dieu que le terrible Yahweh.

 

Un bref intervalle bleu de ciel sépare cette bizarre assemblée de la scène sur terre. Au premier plan, identifiable, l'homme barbu à terre dans la posture bizarre couché de flanc sur un manteau rouge, d'une main tentant de se relever, de l'autre abritant ses yeux. Mais autour de lui, nombre d'hommes dont quelques-uns sont tombés en tas sous l'effroi, les autres debout presque tous vus de dos. Vers le centre, de dos aussi, un cheval fuit, dressé vers le ciel. Un seul cheval, celui de Paul évidemment.

Dans cette fresque peuplée et animée de tout ce qu'il faut pour un "tableau d'histoire", Michel-Ange ouvre la voie à une interprétation du thème opposée à celle que choisira un Caravage. Cependant, il ne laisse pas le spectateur chercher le personnage principal dans un endroit introuvable de la foule comme Bruegel. Paul est parfaitement mis en avant.

 

 

03-Michel Ange chapelle pauline - Dieu foudroyant .jpg

 

03-Michel Ange chapelle pauline - Paul  et soldats..jpg

Dans la partie inférieure, on voit l'homme tombé autour de qui s'agitent les soldats de son escorte. L'un d'eux regarde au ciel, où il ne voit rien, d'autres s'enfuient, comme le cheval de Saul qui se cabre.

 

Un gros plan sur Saul, terrifié et aveuglé.

 

 

03-Michelangelo_ chapelle pauline Conversion de Saint Paul -détail  BD.jpg

 

Nous verrons bien d'autres tableaux, caractérisés par l'abondance des cavaliers. Voici pour l'instant celui de

 

Guido Reni

Il a su réduire la représentation à l'essentiel. Dans une composition superbe, l'homme, son cheval, une lueur dans un ciel d'orage.

 

 

04-Guido Reni_Conv. 03-Paul.jpg

 

 

Nous verrons que, dans une tout autre manière, Caravage a fait de même.

 

Saint Paul et le Cheval 2



21/09/2017
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