COSMOS Iconologie

COSMOS Iconologie

Les très-bas

 

1 –

 

La mousse même repue d'eau sous les bois, spongieuse et giclant sous les pas, sa sève jamais bien haut ne l'élève, le soleil ne peut la hisser, nul vent ne se risque à l'abattre. Elle a choisi une vraie forme herbeuse sous elle, une forêt continue de blanches radicelles aspire sa nourriture depuis les pierres même : secrétant des sucs qui disjoignent les grains du granit, elle secrète sa terre nourricière. Chlorophylle fait le reste et si ardemment qu'elle jute son vert profond même sous l'ombre des forêts.

 

 

Jusqu'aux terres raidies de gel au grand nord, le lichen ce n'est pas rien : les rennes s'en nourrissent à coups de langue râpeuse. Il est si mince si aplati  qu'il ne fait pas relief sur la face du granit; a l'air d'en faire partie, en masque les cristaux. Venu de spores errant au vent, s'il se dépose sur la pierre millénaire il va prospérer tout à plat, la tache s'étend dans tous les sens, n'arrête sa progression qu'à la rencontre d'une autre flaque de couleur indélébile. Chacun des rochers élus, même satisfait de son beau port granitique, de ses cristaux aux trois teintes hautaines gris noir et blanc, porte transfiguré un vêtement de jaune rose ou noir. Le jaune surtout, intense comme genêt le bouton d'or, émule des ajoncs des agaves des mimosas.

Mais lui seul entre ces plantes sait durer insensible aux saisons, silencieux vainqueur, éternel lichen.

 

 

 

2 –

 

Le banc est bas, le mur masque la vue de la ville, parapet soutenant un ciel indécis. Or assis et goûtant le plaisir des jambes douloureuses que l'on tient quittes d'effort, à hauteur exacte de mes yeux, vous êtes là, merci petites amies : coincées entre les moellons de calcaire et la dalle du parapet, vous sortez d'une rainure d'ombre et tortillez au soleil vos tiges rigolotes avec leur double rangée de lobes minuscules. Vous êtes là amis ou amies scolopendres, depuis que j'ai lu votre nom dans les Mémoires d'outre tombe, puisqu'au château de Combourg il y avait "une courtine où végétaient des scolopendres". C'est aussi le nom officiel du mille-pattes  - les vôtres ne s'agitent pas, leur procession est fixe, vos torsions ne se détordent pas même sous le vent. Nombreux et pareils et tous différents (comme nous hommes), frères ou soeurs de ces petites fougères sorties de sous les rocs au ravin de la Ribeille, et d'autres vieux murs sous la mousse et le buis, vieillissant dans l'humidité au chemin de Saint Fortunat. Vous étiez ici, je vous ai trouvées qui m'attendiez et je n'en savais rien. Il n'y a aucun lieu sur la terre où l'on soit en exil. Je marchais (jusqu'à vous), par ce combat quotidien défendant ma condition humaine, qui est d'être seul et de se déplacer sur jambes. Et vous, si menues, si charmantes, alignées en une petite multitude hirsute, vous toutes ou tous faits de courbures d'un vert riant, vous venus d'ailleurs et qui essaimerez vos spores au plus loin, vous fixés par la touffe de radicelles frugales, emmurés par le pied.

 

J'ai rencontré plus de fougères que d'hommes. Je ne peux en appeler aucune d'un prénom, je ne sais pas si vous entendez mon salut, si vous entendez comme je l'entends mon cœur qui tape sous les côtes  - mon cœur qui accepterait de craquer pour de bon, maintenant que je suis enclos de ce muret, granit ami, scolopendres chers.

 

 

- - - - -

 

 

 



11/11/2016
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 22 autres membres