COSMOS Iconologie

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Le Corps du Crucifié

 

Etonnante préférence des peintres pour le supplice du Christ ! Déjà le culte de la Croix et la multiplication forcenée des petits ou grands Crucifix pose question. Mais en peinture, on semble s'être complu à montrer tous les détails de la Passion, depuis le premier supplice de la flagellation, qui tuait à moitié le condamné, jusqu'à la mise au tombeau d'un cadavre blême et sanguinolent. J'ai inscrit ce chapitre dans un ensemble dit "La Bible cruelle". N'oublions pas que, pendant des siècles on ne peignait que des sujets religieux.

Lorsque la Renaissance eut ouvert les postes à la nudité voluptueuse et au mythes antiques, les plus païens des peintres, comme le Titien, continuèrent à honorer les commandes des couvents et des évêques, tandis que les grands maniéristes, comme Tintoretto et El Greco, se consacrèrent majoritairement aux motifs religieux. Il fallait donc satisfaire tous les goûts et toutes les passions non seulement du public mais des commanditaires et des artistes. Vous trouverez ans ce blog des chapitres qui ont trait à la Bible sensuelle.

 

 

 

 

1 Flagellation

 

Cet épisode de la Passion du Christ est singulier : Ponce Pilate, qui n'a pas du tout envie de crucifier Jésus, se contente, si l'on peut dire, de le faire flageller, et le livre aux fureurs de la soldatesque. Puis lorsqu'il revient au prétoire, couronné d'épines, criblé de coups, Pilate dit à la foule : "Ecce homo", voici l'homme. Pensant peut-être que ce spectacle pitoyable allait assouvir la haine des 'Juifs'... Il n'en fut rien.

 

Mathias Grünewald, dont on voit l'oeuvre étonnante et magnifique à Colmar, n'a pas lésiné sur les marques de la flagellation, que l'on pensait avoir été pratiquée à l'aide de martinets garnis de plombs...

 

 

Matthias_Grünewald_Retable d'Issenheim dét. le corps  BD.jpg

 

Encore plus frappant la copie qui est au musée de Karlsruhe :

 

Matthias_Grünewald_Crucifixion de Karlsruhe_detail le corps  BD.jpg

 

Il y a là une forme exacerbée de dolorisme, que le peintre rhénan a répandu dans tout son retable, côté Crucifixion.

 

Grunewald_Isenheim1  BD.jpg

 

Pourtant, le propos était théologique, si l'on en croit le Jean-Baptiste, fictivement présent à droite du Crucifié, qui montre le Jésus pantelant en disant (c'est écrit près de lui sur le tableau) : "Illum oportet crescere, me autem minui", c'est-à-dire ; "Il faut qu'il croisse et que je diminue", parole authentique du Précurseur.

 

Quelques peintres se sont appliqués à représenter la flagellation et le couronnement d'épines.

 

Luca di Tommè

 facture presque primitive, qui se contente de montrer la scène, sans s'appesantir sur les détails.

 

0  Luca di Tommè_Flagellation - Rijk.jpg

 

Cranach le vieux

qui renchérit sur la laideur des bourreaux d'un jour.

 

1 Cranach vx_Christ aux outrages - Johannisburg Staatsgalerie    BD.jpg

Caravage

Il peint ici le Couronnement d'épines. Un officier emplumé regard attentivement s'ils font bien leur travail...

Ce qui intéresse le peintre, c'est l'effet de lumière oblique, la géométrie des bâtons, la musculature des hommes. Conformément à l'évangile, Jésus se tait et se laisse faire. Caravage a toujours le sens profond de l'évangile.

 

3 Caravaggio_Couronnement d'épines (1602)  KHM   BD.jpg

 

Guercino

pour la flagellation, utilise la colonne que, depuis très longtemps, les peintres prennent comme symbole de la flagellation. Le fameux bleu du Guerchin, la mise en page très belle, n'enlèvent rien à la beauté des trois hommes et à l'érotisme du rapport bourreau-victime.

 

 

2 Guercino_Flagellation  BD.jpg

 

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2 Montée au Calvaire

 

La torture qui suit, c'est la montée au calvaire. Curieusement, l'évangile dit que Jésus traversa toute la ville et monta au Golgotha en portant lui-même sa croix. Historiquement, il est possible qu'on lui ait fait porter la poutre transversale à laquelle on l'attacherait, et qu'on hisserait ensuite en haut du pieu déjà planté. Toujours est-il que la tradition veut une croix complète, et dont la partie haute portât l'écriteau en trois langues que Pilate a ordonné, disant "Jésus de Nazareth, roi des Juifs". En latin, cela se dit "Iesus Nazarenus Rex Iudeorum", et tous les crucifix portent seulement les initiales : INRI.

 

Cranach le vieux

 

4 Cranach vx_Montée au Calvaire   BD.jpg

 

Il choisit le moment où le Christ, accablé par le poids de ce Té en bois non équarri (ce qui est historiquement probable) est aidé par un brave homme qu'on a réquisitionné, un étranger, Simon de Cyrène. La scène est compacte, on voit les Saintes Femmes qui suivent, alors que les Apôtres ont tous fait défection, et celle qui pleure est sûrement sa propre mère, Marie.

 

Bassano

 

Bien plus tard, ce grand peintre italien peint lui aussi la chute de Jésus. Les saintes femmes sont au plus près, il y a même la légendaire Véronique, qui tend un linge pour lui essuyer la face, dont on dit qu'il garda imprimé le visage saint. Dans ses coloris tendres et cette lumière sans relief, la compassion féminine est l'essentiel. Jésus tourne la tête vers les femmes, et l'un des évangiles précise qu'il leur dit : "Ne pleurez pas sur moi, filles de Jérusalem, mais sur vous et vos enfants !"

 

4+  Bassano Montée au calvaire NAT  BD.jpg.jpg

 

 J'ai dit : la légendaire Véronique. Il y a en effet un curieux phénomène linguistique... On exhiba, au Moyen-Age, un tissu sur lequel s'était, paraît-il, imprimé le visage de Jésus qu'une femme avait essuyé. C'était son vrai portrait : "Vera icon" en latin, ce qui fut transformé en "Veronica"...

 

 

Rubens

 

L'extraordinaire mouvement ascendant qui structure la toile est contredit par la chute de Jésus. Partout ailleurs, ce ne sont qu'efforts de muscles, à commencer par le personnage censé être Simon de Cyrène qui s'efforce de relever le bois.

 

 

Rubens_Montée au Calvaire  BD.jpg

 

 

Tintoretto

 

 

 Tintoretto_Montée au Calvaire (detail)_1567 Scuola Rocco.jpg

 

 On voit ici un gros plan qui met en relief la raideur de la montée, cependant que Jésus ne montre aucune peine ni marques d'outrages, si ce n'est l'horrible couronne d'épines. Il faut voir le tableau entier. On remarque, dans la partie haute, toute lumineuse, la vanité des soldats romains fiers de servir l'Empire, et dans la partie d'ombre, qui redouble l'effet de montée implacable, les pauvres hères que l'on va supplicier pour quelque vol.

 

Tintoretto_Montée au calvaire  BD.jpg



 

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3 Mise en croix.

 

 

El Greco

 

Le dépouillement.

Selon les textes, c'est une fois arrivés sur le Calvaire que les soldats dépouillèrent Jésus de ses vêtements.

Admirable pudeur et grandeur du Greco ! Les trois Marie, en bas, regardent (pudiquement) le gars qui perce à la tarière le bois supplémentaire qui va porter l'inscription (papier à terre). Jésus, habillé de rouge comme un roi par les soldats qui s'étaient moqués de lui, a d'un roi la noblesse et la force. Le haut du tableau est rempli de visages, les fameux visages allongés du maniériste espagnol. Même le plus plébéien ne grimace pas, tous sont beaux.

5 Greco_Espolio_Toledo   BD.jpg

 

 

 

Cornelis Engelbrechtsz

 

Ce flamand revint, en 1500, au réalisme volontiers caricatural de ses prédécesseurs. Ma foi, les gars font leur travail : l'un perce, l'autre propose à boire au pauvre condamné. Ce que veut exhiber le peintre, après ce "dépouillement", c'est ce corps lacéré par les coups de fouet, que nous avons vu précédemment.

 

6 Cornelis Engelbrechtsz La Mise en croix vers 1500.   BD.jpg

 

 

"Le Maître de la crucifixion"

Cet inconnu allemand peignit à Francfort, en 1515, une Crucifixion en trois épisodes juxtaposés.

 

Episode 1, pendant que le pauvre condamné mis a nu exhibe ses plaies et attend, les foreurs (car il faudra planter d'énormes clous) s'activent sur le bois de la croix.

 

7 Straßburger_Meister_Kreuzigung_Christi_1515_Francfort -épisode 1   BD.jpg

 

Episode 2. On cloue les mains. Comme les bras ont des réflexes de résistance, un homme tire dessus à la corde, cependant que son camarade lie déjà les pieds par précaution.

 

 

8 Straßburger_Meister_Kreuzigung_Christi_1515_Francfort -épisode 2    BD.jpg

 

Episode 3. On hisse la croix...

Ainsi par trois fois on nous aura montré, dans la même toile, le corps flagellé.

 

9  Straßburger_Meister_Kreuzigung_Christi_1515_Francfort -épisode 3   BD.jpg

 

Rubens

Un bon siècle plus tard, l'illustre  Hollandais peint le même sujet, avec la même inclinaison.

La musculature des soldats, leur effort gigantesque n'ont d'égal que le tumulte de la nature.

 

10 Rubens_Elévation de la Croix -Anvers cathédrale   BD.jpg

 

Tintoretto

 

Avant que Rubens fasse sa gigantesque toile pour la cathédrale d'Anvers, la fou maniériste de Venise avait entrepris, comme le vieux Maître que nous avons vu, une crucifixion immense en trois épisodes, qui est à la Scuola San Rocco. Le troisième épisode est au centre, les précédents à droite puis à gauche.

 

Si on regarde bien, les trois parties concernent les trois crucifiés, à gauche et à droite ce sont les "Larrons". On voit bien que les trous où seront enfoncées leurs croix sont à des emplacements nettement différents de la croix du Christ.

 

 

 

Episode 3, en plein centre, le sauveur est sur la croix.

 

 

Tintoretto_crucifixion - dét centre Jésus en croix.jpg

 Au pied de la croix, les saintes femmes agglutinées, avec la traditionnelle Pâmoison de Marie. Hormis le vieillard Joseph d'Arimathie, seules les femmes ont suivi le Christ jusqu'à son gibet.

 

 

Tintoretto_crucifixion - dét centre Pâmoison de Marie.jpg

 

 

Episode 1 (à gauche), on hisse le  crucifié. La scène empiète sur la crucifixion du centre, car on voit en bas quelques-uns des personnages au pied de la croix de Jésus.

 

 Tintoretto_crucifixion-dét crucifiement G.jpg

 

 

 Episode 2 (à droite) : comme le signale l'évangile les soldats tirent au sort la tunique de Jésus, censée être la même que El Greco a figurée en rouge vif. Cette tunique étant sans couture, ils ne voulurent pas en faire des morceaux et la jouèrent aux dés.. Ils sont enfouis dans un curieux refuge de pierre, par-dessus lequel sur une grande dalle on s'apprête à crucifier un homme (le deuxième larron)

 Tintoretto_crucifixion-dét D les dés le creusement.jpg

 

Etrangement, ils sont blottis dans une petite cave de pierre, au-dessus de laquelle on est en train de crucifier un des deux larrons. Pendant ce temps, un homme creuse le trou où s'enfoncera sa croix.

 

 

Voici tout le crucifiement de droite :

 

Tintoretto_crucifixion -dét crucifiement D.jpg

 

Ainsi, dans ce prodigieux panorama que peignit Tintoretto pour la Scuola San Rocco  (12,24 m de large), tout en figurant dans le plus grand détail la mise en croix des trois personnages, il nous offre comme dans une bande dessinée les trois stades de cet horrible supplice.

 

 

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 Voyez aussi :

 

Tintoretto sacrifice d'Isaac

 

 Autres articles sur la Bible violente

 

Le repos du Christ mort

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29/02/2016
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