COSMOS Iconologie

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Introduction à Ovide

   

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Statue d'Ovide à Constantsa, nom actuel de la ville de Tomes, où il fut exilé par l'empereur Auguste.

 

 

 

J'ai eu envie de parler d'un livre qui a presque deux-mille ans, écrit en vers, et en langue latine. Ovide : Métamorphoses.

Voilà un homme qui raconte des dizaines, des centaines d'histoires, dont les personnages ne sont d'aucune époque, n'appartiennent vraiment à aucune classe de la société. On nous dit bien que l'un est roi, l'autre jeune homme de bonne famille, ou fils de dieu. Ce sont donc des gens promus à des destinées exceptionnelles. A aucun moment on ne trouve un marchand. Les paysans, ils sont au pluriel, s'il en apparaît un, c'est pour représenter tout le travail de la terre, et de préférence à un moment où un cataclysme dévaste une province. Le fléau peut être déclenché par une divinité, à laquelle ni vous ni moi ne croyons, ni Ovide. Un fléau, c'est forcément la colère d'un dieu ou d'une déesse. Par exemple Cérès, qui court par le monde à une vitesse non humaine, en massacrant tout sur son passage, ivre de folie. La terre vue comme ça, en bloc; point de vue de dieu. Les gens habitent des pays, on donne le nom des pays, mais beaucoup sont introuvables sur la carte, et puis ça n'a pas d'importance, parce que ces pays n'ont pas vraiment une histoire, et l'époque est totalement indéfinissable. On ne sait pas ce qu'ils mangent; la seule fois où le menu est détaillé, c'est pour faire rire de deux pauvres vieux qui mettent les petits plats dans les grands, Philémon et Baucis à la venue de Jupiter. On ne sait pas ce qu'ils font toute la journée, on ne connait ni leur costume ni leur mobilier. Leurs villes ne sont jamais décrites. On connaît parfois le nom du fondateur de la ville, Sémiramis qui bâtit les murailles de Babylone, Cadmos ceux de Thèbes... mais c'est de la légende, cet ancêtre se perd dans la nuit des temps. 

 

Qu'est-ce qu'ils ont dans la tête ? Des sentiments élémentaires. La liste s'en réduit à peu près à ceci : être épris - indiscret - jaloux - pieux - impie (plus souvent impie que pieux) - fou furieux - triste à en crever. On trouve aussi un cas de boulimie -mais c'est suite à une malédiction. L'orgueil, bien sûr, partout, tout le temps. Dans "être épris", on pourrait faire des distinctions selon l'objet de la flamme, fille sportive, fille farouche, très jeune enfant, sœur, belle sœur, joli garçon sportif, beau-père... mais ça ne change pas grand chose: on a pris feu, c'est comme ça, tout d'un bloc, même brutalité, même totalité de la passion. Il faut ajouter une autre passion: l'horreur du sexe, chez les vierges désirées. Ou la passion de la chasteté, si l'on préfère. 

 

Aucun de ces sentiments, aucune de ces passions n'est décortiquée sur le plan psychologique. La seule traverse que rencontre une passion, et qui peut créer un conflit intéressant, sans parler des traverses occasionnelles, externes, qui ne font rien qu'attiser, c'est le remords ou la honte, surtout lorsqu'une fille se découvre amoureuse de son père ou de son frère. Sans doute s'agit-il là d'une convention morale à laquelle l'écrivain doit souscrire. 

 

Donc ces gens appartiennent corps et âme à un univers que l'on peut qualifier de littéraire. A condition de subdiviser en: 1 légendaire - 2 mythique - 3 fabuleux - 4 héroïque - 5 mythologique.

 

Pourtant ce bouquin a de la variété, il en a à revendre. Les personnages aussi, si l'on veut bien ne pas se borner à dire qu'ils sont : - dompteur de monstre - bavard de cour - coureuse à pied - sculpteur - baigneuse portée sur le bronzage intégral - fille au pair - devin ayant changé de sexe deux fois - fille d'un père - ingénieur en aéronautique (prisonnier) - répéteuse - lanceur de boomerang - en fuite - désireux de percer les secrets que les génies des temps antiques n'ont pas pénétrés - fleuve - piquée par un serpent.

 

Par une alchimie sans exemple, les combinaisons qui peuvent être obtenues à partir des trois classes d'éléments ci-dessus évoquées, aboutissent toutes, pour finir, à faire perdre à ces individus leur forme humaine. Raison pour laquelle ce grand recueil d'histoires à dormir debout a pris le titre général de Métamorphoses. Sur ce train, l'auteur prétend parcourir toute l'histoire du monde, depuis le Big-Bang jusqu'à lui-même.

 

Si on voulait écrire une introduction à Ovide, on dirait essentiellement qu'il n'a rien inventé. Ovide a pillé des bibliothèques. Il y a trouvé des compilations grecques, issues de compilations assyriennes ou babyloniennes, car déjà on avait avant lui transcrit, collationné, augmenté, interpolé, collectionné, classé. Des monceaux de légendes, de métamorphoses, de généalogies de dieux et de demi-dieux; et aussi des chiens surpuissants, des chevaux ailés, des vaches qui écrivent, des centaures, des hommes-constellations. ­Quelquefois le savant qui annote son texte dit : nous n'avons pas trouvé trace ailleurs de cette légende. Ou: cette fin de la vie d'Orphée semble être de l'invention de notre poète...

 

Ovide ne se montre pas vraiment intéressé au sens profond des mythes. Il hérite les mythes archaïques après que des siècles et des siècles ne les ont plus pris au sérieux, ont perdu l'idée même qu'ils puissent avoir un sens profond. Il omet carrément un mythe "fondateur" comme celui de Prométhée, qui pourtant disait d'une façon assez claire la formidable revendication de l'humanité face aux pouvoirs que les dieux voulaient garder en propriété exclusive : Prométhée, c'est l'homo faber, l'homme industrieux avant de devenir industriel, celui qui vole le feu, c'est à dire qui refuse de considérer comme propriétés interdites les sources d'énergie; et dont la raison (mécaniste) révèle, extrait de ce feu le pouvoir transformateur de matière. L'homme qui se fait maître des métamorphoses, en somme. 

Ovide vient après que les siècles ont recopié ces mythes, les ont encroûtés peu à peu d'un dépôt de détails futiles, ont déformé leur contour, les ont agglomérés les uns aux autres en cycles, comme si chacun d'eux était insuffisant à dire une grande histoire. Les Anciens ont ressassé sans relâche les mythologies, enflures inutiles, ces collections de ce qui avait été des mythes. On se demande bien ce qu'ils y cherchaient. Peut-être le blasphème. Contes usés jusqu'à la corde, dieux dérisoires, dieux bouffons, qui ne peuvent plus faire peur à personne, surtout pas quand on accumule par centaines leurs actes de bravoure. 

 

Ovide arrive sur le tard, quand la nouvelle religion est en train de naître. Il prend à son tour la matière du mythe, il en fait un conte. Quelquefois il s'essaie à un court roman, place des bouts de dialogues assez vifs, ou des monologues pleins de contradiction, pose quelques éléments de décor, un fragment de visage, un petit méandre de psychologie. On dirait que nous n'avons hérité que d'une fresque cassée. 

Je pense à Homère, l'ancêtre des poètes d'histoires. Il prenait une déesse en grotte, dans une île au bout du monde. Il lui donnait un métier à tisser avec une navette d'or. Il la rendait amoureuse, puis généreuse. C'est une immortelle qui entre dans le temps, à qui il arrive une histoire, à partir du moment où un mortel naufragé est arrivé dans son isolement. Cette Calypso, pourtant si emblématique, c'est déjà quelque chose, c'est même quelqu'un. Elle m'indique la voie pour comprendre Ovide. 

 

Cela, ce genre de littérature -plutôt que ce genre d'histoires- cela n'est possible qu'à la jonction des mondes.

Par exemple les dieux mêlés aux humains -pour désirer ou pour disputer, qu'importe. Par exemple (à la fin d'un épisode), quand les "règnes" (animal, végétal etc.) perdent leurs frontières, que la mère pleurante devient rocher, l'indiscrète corneille, quand l'ogre assoiffé de carnage termine en huppe. Et puis un peu partout ces êtres qui passent d'un règne à l'autre, et y reviennent: fleuves, nymphes ... et leur modèle à tous, l'homme aux transformations, Protée.

 

C'est la poésie qui est toujours actuelle. Dire l'ère improbable et révolue. Ou sinon révolue, passée. Dire des mondes autres, des mondes possibles, même s'ils n'ont rien de paradisiaque. Dire tout, pourvu que le verbe ait le droit et le pouvoir de faire surgir dans les imaginations autre chose que "ça", le présent. Et qu'on sème des mots autres que la lecture qu'on fait de ça le présent. Le présent c'est à dire la lecture que l'on en fait : soit analyse, ou déploration, ou propagande  - et de toute façon consensus. 

Le poète n'émarge pas au consensus. Il a un divorce congénital avec le déjà-dit. 

C'est justement pour ça qu'il feint, Ovide, de copier des livres, alors qu'en vérité il les distord. 

Et s'il a l'air de raconter une histoire, il n'y a pas chez lui, comme chez l'historien ou le romancier, il n'y a pas derrière les mots présomption de réalité, selon la formule de J.L. Borges. Ovide est un poète d'histoires, il ne se prend pas pour autre chose.

 

 

 

Ce qui m'a attaché à son étude, et dopé mon travail de traducteur, c'est sa langue exquise, sa sensualité discrète, son humour surtout. J'ai fait paraître naguère la traduction d'un certain nombre d'épisodes avec des commentaires de mon cru, avouant ma subjectivité, à l'étonnement des savants qui admirèrent mes traduction mais ne trouvaient pas l'impersonnalité dont ils se drapent dans leurs ouvrages. Ce livre, édité par l'Harmattan, fut si mal diffusé que je m'autorise à vous en communiquer certains extraits. A la différence du livre, j'ajoute de nombreuses images. En effet, Ovide, du moins ses Métamorphoses, fut admiré dès le Moyen-âge, où l'on publiait des "Ovide moralisé", séduisit à la Renaissance notre poète Du Bellay, puis ne cessa d'inspirer les peintres, graveurs et sculpteurs, lorsque l'antiquité païenne concurrença les sujets religieux chrétiens. De ceux-ci, du reste, vous trouverez plusieurs iconologies dans ce blog.

 

 

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06/02/2017
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