COSMOS

Andromède. Un vieux mythe mis en peinture

Persée délivre Andromède

Texte d'Ovide

Il y a des années, je traduisais les Métamorphoses, le seul livre latin que j'ai trouvé poétique et marrant. J'ai publié un livre à ce sujet. J'y emprunte un épisode, et j'esquisse ensuite la présentation de deux tableaux du XVII° siècle qui veulent illustrer ce texte fameux. Mon premier projet d'iconographie fut d'étudier comment de grands artistes ne se sont pas contentés, comme tout le monde le faisait à l'époque classique, d'illustrer le Métamorphoses, mais interprétèrent à leur manière tel épisode, souvent avec une grande distance et beaucoup d'invention.

Le chevalier du ciel qui vient délivrer une jolie fille nue enchaînée à un rocher eut du succès : il devint d'abord Saint Georges qui terrassa un dragon (mais pas de jolie fille en prix !), puis Roger délivrant Angélique.

Andromède délivrée par Persée,

Ovide, livre 4 des Métamorphoses.

 

Sitôt qu'il la vit attachée par les bras aux rudes écueils  – si la brise légère n'eût agité ses cheveux, si les larmes tièdes n'eussent coulé de ses yeux, il l'eût prise pour une statue de marbre -, sitôt Persée à son insu s'enflamme et reste saisi : ravi par cette image d'une beauté si rare, il en oubliait presque de battre des ailes. Il se pose et lui dit : « O toi ! Tu n'es pas digne de ces chaînes mais de celles dont entre eux se lient les amants désireux. Réponds à ma demande : ton nom, ton pays, pourquoi tu es aux fers ? »

D'abord elle se tait, n'ose s'adresser à un homme, la vierge, et de ses mains elle eût caché ses traits modestes, si elle n'eût été liée. Ses yeux  – cela elle le pouvait - s'emplirent de larmes nouvelles. Il insiste maintes fois. Elle ne veut pas avoir l'air de cacher quelque faute, elle indique son nom et celui de sa terre, et quelle confiance sa mère mettait dans sa propre beauté. Elle était loin d'avoir tout dit, quand l'onde retentit. Sur la mer immense vient un monstre redressé, qui sous son poitrail couvre les flots largement.

Cri de la vierge. Son géniteur en larmes et avec lui sa mère sont déjà là, deux malheureux, mais elle l'est encore plus. Ils apportent avec eux non pas du secours mais des pleurs et des plaintes convenant au moment. Ils se collent au corps enchaîné, quand l'étranger parle en ces termes : « Pour les larmes je pense, vous aurez tout votre temps; pour secourir l'heure est brève. Celle-ci moi si je la demandais, moi Persée fils de Jupiter et de la prisonnière que Jupiter combla de son or fécondant, Persée qui fus plus fort que la Gorgone aux cheveux de serpents, moi qui à grands coups d'ailes osai franchir les brises éthérées, à coup sûr je ferais un gendre idéal ! A tout cela que j'apporte pour dot, je veux tenter d'ajouter, si les Puissances me sont favorables, un mérite encore. Qu'elle soit à moi quand ma valeur l'aura sauvée : voilà mon pacte. »

Ils acceptent sa loi (qui donc hésiterait ?), ils le prient, ils promettent de surcroît leur royaume pour dot, les parents !

Or voici : comme un navire mis en branle laboure les flots de son rostre de proue, tandis que les jeunes hommes le poussent à la sueur de leurs biceps, ainsi la Bête, fendant les flots par l'élan de son poitrail, n'était plus du récif qu'à la distance que peut franchir la fronde baléare envoyant son plomb au milieu du ciel, quand d'un coup le jeune homme repoussa le sol de ses pieds et partit tout droit dans les nuages. Quand au sommet des vagues parut l'ombre du héros, sur cette ombre qu'elle voit la Bête fait rage. Et comme le rapace de Jupiter, ayant vu dans un champ désert un reptile offrant au soleil son dos livide, l'attrape par derrière pour l'empêcher de retordre sa bouche dangereuse, et dans l'écaille avidement à la nuque plante ses serres, ainsi plongeant dans le vide avec rapidité, Persée va peser sur le dos de la Bête et dans son épaule droite frémissante plonge son fer jusqu'à la courbure du crochet. La Bête atteinte d'une grave blessure tantôt se soulève de tout son haut dans les airs, tantôt s'enfouit dans l'eau, tantôt tourne en rond comme le sanglier féroce terrifié par la meute qui hurle autour de lui. L'autre à grands coups d'ailes évite les morsures avides. Tout ce qui se découvre, le dos semé de coquillages creux, ou les côtes des flancs, et puis là où le corps aminci finit en queue de poisson, il frappe de sa faucille. Le monstre vomit des flots mêlés de sang empourpré, dont le jet imbibe les plumes de Persée et les font lourdes : à ses talonnières gorgées il n'ose plus se fier davantage. Il a aperçu un écueil qui de sa pointe se dresse sur les eaux retombées, puis se recouvre quand le flot se soulève. Il s'y appuie et, de la main gauche tenant le bout du roc, trois fois, quatre fois il va plonger le fer jusqu'aux entrailles.

 

Le rivage s'emplit de cris, d'applaudissements, qui montent jusqu'aux demeures des dieux. Joie de Cassiopé et du père Céphée, qui saluent leur gendre, le proclament appui et sauveur de leur maison. Déliée de ses chaînes s'avance la vierge, cause et prix de l'exploit. Quant à lui, puisant de l'eau il lave ses mains victorieuses. Craignant que le dur gravier n'abîme la tête aux serpents, il amollit le sol de feuilles, le jonche des tiges nées sous les eaux, pose dessus la tête de Méduse. Les tiges, fraîches et vivantes encore par leur moelle spongieuse, tirèrent du monstre la force, à son contact durcirent, rameaux et feuillages prenant une raideur inconnue.

Alors les nymphes océanes tentent le même miracle sur maintes tiges; ô joie ! la même chose se produit. Telles quelles elles les jettent comme des semences dans les flots. Et maintenant encore les coraux ont gardé la même nature : ils durcissent au contact de l'air, et ce qui était sarment dans la mer devient au dessus de la mer du rocher.

fin de l'extrait

On peut comparer deux œuvres assez flamboyantes inspirées par ce mythe. Le premier tableau, que vous trouverez au Louvre (très visible !) est de Wtewael, le second de Vasari.

Wtewael  : Persée délivre Andromède.

 

 

On est avant la délivrance, pendant le combat. La beauté de la marmoréenne captive s'est colorée vivement de désir, cependant que son sexe, contrairement au tableau de Vasari, est voilé (assez peu).


Persée s'est élevé très haut pour fondre sur la bête, qui nage autour du rocher de sa prisonnière, et qui en ce moment hisse très haut son poitrail et tente de mordre le cheval ailé. Le peintre a décoré luxueusement son Dragon, à qui Ovide n'attribuait qu'écailles à la nuque et coquillage sur son dos livide.

Lesquels coquillages jonchent non moins luxueusement le premier plan (rivage), béants de toute leur chair rose, comme la moisson de sexes que Persée, en une seule femme va bientôt réaliser… Ces formidables prouesses à venir érotisent à tel point la scène, que les deux adversaires surhumains sont montrés dans une joute luxueuse, somptueuse, avec leurs formes courbes et tirebouchonnantes, pleins de reflets et de couleurs…

Au pied d'Andromède, un crâne de mort et un squelette. Sont-ce  d'anciennes victimes du Dragon ?  Ce qu'Ovide ne dit pas, c'est que le monstre avait déjà dévoré maint Ethiopien, et que, suivant un oracle, Andromède lui fut livrée par le roi son père pour qu'il arrête ces carnages.

Au deuxième ou troisième plan, la mère près des bateaux, est une vraie piétà.

Ce qui frappe dans le tableau c'est la taille démesurée de la jeune fille nue, qui occupe toute la gauche presque bord à bord. Elle est splendide et ferait à elle seule un sujet. Elle se tourne vers un deuxième tableau, en somme, qui est tout le reste de son histoire, comme vers un rêve. Le sol du premier plan, occupant le côté horizontal, perpendiculaire à son grand corps et intimement lié à elle par le pied qui s'y pose, et qui jouerait le rôle du vrai monde, et richissimement orné d'éléments rougeâtres, une emphase de mort et de sexe, dont le combat là haut n'est que le mythe. Superbement seule en sa taille gigantesque et sa nudité, son désir et ses rêves, voilà Andromède. Sa main droite, enchaînée haut au rocher, joint le pouce et l'index, comme en un geste obscène. La main gauche est quasiment libre : la chaîne a du mou.


Vasari : l'invention du corail

 (Venise,Palazzo Vecchio)



 

Persée est en train de délivrer Andromède. Tous  les détails environnants sont conformes à Ovide (IV, 663 ss.), mais avec une compilation chronologique.

Devant : les Nymphes de la mer ont constaté que le lit d'algues (dont elles ont des branches pour couronner leurs têtes, Ovide « virgae »), sur lesquelles Persée avait déposé la tête de Méduse,  se sont durcies au contact de celle-ci et transformées en corail. Elles ont multiplié ce petit prodige en jetant ces tiges nouvelles comme des semences, des boutures, dans la mer ; au deuxième plan on voit une baigneuse qui en cueille.

Deuxième plan gauche : au dessus de Pégase, le cheval de Persée, et de vieillards baigneurs (tritons), gît le Dragon que Persée a transpercé. Depuis le rivage, on le hâle au cabestan.

Fond droite : le cortège accourt de la ville, probablement guidé par Céphéos et Cassiopée, les parents d'Andromède, qui ont promis leur fille à Persée s'il la délivrait. Au fond, la ville et les palais du roi.

Le miroir au premier plan est le bouclier de bronze de Persée. Comme la tête aux serpents, ce qui restait de Méduse, pétrifiait quiconque la regardait, Persée n'avait eu qu'à lui en renvoyer le reflet avant de l'occire : quand il avait attaqué Gorgone, il ne regardait que son reflet, inoffensif, dans son bouclier-miroir.

Persée a, comme chez Ovide, des talonnières ailées. Le peintre le coiffe en outre du chapeau ailé de Mercure, son dieu protecteur. Et par une nouvelle redondance, ce chevalier ailé monte un cheval ailé !

Ce tableau est scandé par un thème de chevelure : il semble que Persée, Andromède, les Nymphes, rivalisent avec la chevelure serpentine, tout en ayant des visages lisses et sereins.

Formellement, les embranchements et les pointes des coraux auraient engendré les formes du dernier plan : jambes et bras, toitures et flèches, même les rochers.

L'abondance des circonstances nuit à la figuration du couple humain, car il manque à Andromède la peur ou la sensualité ou la joie, et à Persée les signes de l'effort ou du désir. Mais ce Persée, selon Ovide, était un matamore qui avait juré aux royaux parents de régler son affaire au Dragon en cinq sets, et puisqu'il est un demi-dieu, cela a été un jeu pour lui. Il est montré aussi habillé qu'Andromède est nue : figures complémentaires de la guerre et de l'amour, bien sûr. Mais l'élégance de leurs poses, l'absence d'effort et de pathos, les révèle comme un couple déjà accompli et divin. Le plan du tableau où ils sont établis est celui des demi-dieux, Méduse, Nymphes, et des pouvoirs surnaturels : bouclier miroir qui tue, cheval volant, chevalier volant. Il faut savoir que le sang de Méduse est source de tout : il engendra Pégase, il transforme les algues en coraux. Les ravissantes Nymphes approchent de très près la Tête épouvantable, l'eau ne noie pas, la mer est douce.



Appendice : cette affaire de fille nue exposée à tous vents, liée à un rocher, devait inspirer non seulement le beau chevalier ailé, mais bien des peintres amateurs de situations charmantes. On trouvera donc plusieurs tableaux sur ce sujet chez l'amateur de chair fraiche : Pierre Paul RUBENS.


   tenons-en nous là.


La légende du dragon vaincu par Saint Georges et l'épisode du "Roland furieux"  (Renaud délivrant Angélique) ont évidemment à voir avec notre sujet.

 

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Article ajouté le 2008-10-13 , consulté 43 fois

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