COSMOS

Caravage_La Bonne Aventure

 

je donne ici le début de mon livre "La jeunesse de Caravage".





Je me souviens encore de cette carte postale, qui longtemps est restée sur un rayon, appuyée contre les livres; le courant d'air la faisait parfois tomber, alors je la ramassais et je suspendais toute occupation pour la saluer un moment, comme un dévot qui passe devant son icône. Un jour, me ravisant, je la posai bien en vue sur la cheminée. Je ne sais qui me l'avait envoyée, peut-être personne, elle était apparue un beau jour, en rangeant des papiers. Donc je faisais une petite halte devant cette oasis de lumière blonde, chaude, où se tenaient deux jeunes gens d'une beauté rayonnante. Au dos, on pouvait lire : Michelangelo Merisi da Caravaggio (Le Caravage), la Diseuse de Bonne aventure. Musée du Louvre.

La jeune femme et le garçon étaient côte à côte, on ne les voyait que jusqu'à la ceinture, leurs habits étaient somptueux. Elle portait une chemise blanche froncée de mille plis, sous un court col noir décoré de pointillés blancs qui s'entrecroisaient en une simple géométrie de losanges, et le tissu blanc sans autre façon allait prendre son ampleur selon les courbes de la poitrine et des bras. Poitrine chastement gardée par le vague du corsage et par un manteau vert sombre à laticlave rouge, attaché sur la seule épaule droite par un noeud noir, semblable à celui qui fermait le col. D'un lin blanc pareil à celui de la chemise, un turban entourait en demi-lune la tête ronde, tout en laissant voir un épais bandeau de cheveux bruns. Ce turban était maintenu sous le menton par un ruban blanc, qui achevait de souligner la rondeur du visage. Les manches longues bouffaient naturellement et, retroussées un peu avant le poignet, laissaient émerger deux mains faites de la même chair que le visage, chair pleine et ferme. Deux mains emplies d'une vie tranquille, modelées d'ambre et de rouge soleilleux.

De la main gauche de la fille on ne voyait que trois doigts aux ongles courts et bien dessinés, portant chacun une petite ligne de reflet blanc, comme les verres de cristal dans les natures mortes. Cette main soutenait celle du garçon avec douceur, sans emprise, le petit doigt écarté comme lorsqu'on boit "avec distinction". De son autre main la fille caressait la paume que le garçon lui abandonnait, et la chair des phalanges. Du bout des doigts cherchant à le connaître, d'une autre science que celle du regard. Car ses yeux pour lors, et pour toujours, étaient tournés vers ceux du garçon, qui la regardait de même.

Très jeune chevalier, encore poupin, il découpait sur le mur du fond une silhouette toute exaltée de rondeurs. Son visage clair et lisse s'illuminait de la douce clarté qui venait de la gauche, et dont on voyait les traînées sur le mur; mais aussi, sous le menton jusqu'à l'oreille, d'un reflet venu du col blanc aux souples ondulations. Ce visage ressortait encore d'être pris dans l'auréole noire d'un grand chapeau cavalier, au-dessus duquel s'envolaient deux riches et souples aigrettes, l'une blanche et l'autre, derrière, d'un noir parfait. Noir aussi le manteau jeté sur l'épaule, noir le grand galon qui soulignait l'énorme manche du justaucorps. Celui-ci, à grand décor d'or fauve, ton sur ton comme dans une panne de velours, les motifs courant sur le thorax ajusté mais dans la manche se perdant au profit d'énormes plis comme ceux qui creusent les grandes sculptures baroques de la Basilique Saint Pierre, et ces plis aboutissant aux courbes si élégantes d'un pommeau d'épée, d'une main gantée de jaune et tenant l'autre gant, plus orangé, dont s'était dévêtue la main droite pour s'offrir au toucher léger de la jeune femme.

Tels ils se découpaient sur le mur lisse aux étranges traînées d'ombre et de lumière : deux jeunes êtres proches et symétriques. Tout laissait croire qu'ils étaient jumeaux. Ou que le même modèle androgyne avait posé pour les deux portraits tour à tour. La rondeur de la face, l'arc des sourcils, les pupilles noires, le nez un peu gros, la bouche ronde. Le visage plus clair du garçon était aussi plus inexpressif; celui de la fille esquissait un lever de sourcil, un début de sourire, et le regard de ses yeux venait d'un peu plus loin : d'une région où le pur bonheur d'être ensemble, de tenir cette main qui s'abandonne, de se tenir l'un l'autre par les regards si bien réciproques, pouvait s'allier à une maturité, à une domination ou dominance, ou simplement à l'idée qu'on pourrait facilement dominer ce garçon, une idée de ruse. Mais l'inexpérience candide du très jeune chevalier désarme ces mouvements issus d'un plus grand savoir. L'éclair de l'oeil féminin se voile aussitôt, le sourire ne va pas plus loin, parce qu'il pourrait devenir un aveu.

Telle était la carte postale venue de l'inconnu. Devant cette image du couple parfait, du frère et de la soeur, et la noblesse des poses non apprises, devant la modestie étudiée du vêtement de la femme, et l'élégance si bien assumée de son compagnon, devant ces peaux lisses de pétale et cet incarnat d'abricot-pêche, devant la candeur et la beauté je m'arrêtais. Personne n'avait écrit de message au dos de la carte, et c'étaient ces deux jeunes gens eux-mêmes qui s'étaient matérialisés chez moi, qui étaient chez moi en visite. C'est Caravage qui me visita en cette époque déjà lointaine, et ne partit plus.

Le puissant attrait du tableau venait du naturel et de la grâce avec lesquels ces deux êtres surgissaient, portant leur beauté avec innocence, comme au premier jour. De l'absolue pureté avec laquelle le peintre avait uni la richesse du vêtement à la simplicité des traits, au lisse de la peau, dans une alliance de contraires que j'avais vue dans les portraits de saintes de Zurbarán, et qui me trouble toujours. La beauté des jeunes gens de Caravage me retient et me rappelle, parce qu'elle reste opaque, fermée sur elle-même, sur l'épaisseur de son inconscience  - ou sur la profondeur d'un vécu auquel nous n'aurons jamais accès.

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Article ajouté le 2008-04-28 , consulté 144 fois

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