Geetgen tot Sint Jans

 

La Vierge de l'Apocalypse

 

Geertgen to Sint Jans, ou Gerrit d'Haarlem, principal « primitif » néerlandais (et non flamand), 1465-1490.

Très probablement né à Leyde, il se forma chez Ouwater à Haarlem et fut toujours actif dans cette ville, jadis aussi importante sinon plus qu'Amsterdam.

Son nom signifie le «petit Gérard qui habite à Saint-Jean», c'est-à-dire chez les Johannites de Haarlem. En effet, il vécut au couvent des chevaliers de Saint-Jean de cette ville en qualité d'hôte . On date de sa dernière année l'extraordinaire tableau, huile sur panneau d'environ 18 x 24 cm, Musée Boimans d'Amsterdam, que nous présentons sous le titre de Vierge de l'Apocalypse. Son titre néerlandais est : Verheerlijking van Maria, ou Glorification de Marie. J'appelleras bien ce tableau : Vierge en Gloire, mais il traite ce motif d'une façon si personnelle et si étrange qu'on ne peut se réduire à ce motif de la Gloire, qui est une sorte d'arc en ciel généralement rond, dont le centre est d'un or très lumineux, couleur propre à l'Ether, au Ciel où réside la Sainte Trinité.

 

Je vais pour commencer en donner deux exemples. D'abord l'admirable Vierge de Moulins, dont le sujet est très proche de notre tableau : Vierge dans la Gloire (et de plus trônant) avec un croissant de Lune sous ses pieds, entourée de merveilleux anges.



 

 

La Résurrection de Jésus est un des volets du fameux Retable d'Issenheim, de Mathias Grünewald, dont tout le monde connaît le  panneau central de la Vierge tenant son fils mort criblé de trous, et qui est d'un pathétisme exacerbé. Ici, l'idée du Corps Glorieux dans lequel Jésus ressuscite est judicieusement exprimée par la Gloire dans laquelle il entre.

Selon sa parole aux Pélerins d'Emmaüs : « Il fallait que le Messie souffrît et mourût pour entrer dans sa gloire ».

 


 

 

 

 

Autre préliminaire, le texte de l'Apocalypse de Saint Jean.Chapitre 12, début.

« Un grand signe apparut dans le ciel : une Femme vêtue de soleil, la lune sous les pieds, sur la tête une couronne de douze étoiles ; et dans le ventre elle prtait, elle criait en parturiente et souffrait des douleurs de l'enfantement. Et l'on vit un autre signe dans le ciel : voici qu'un grand dragon de feu à sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes et sa queue entraînait le tiers des étoiles du ciel, et il les jeta sur la terre. Et le dragon se tint devant la femme qui allait accoucher, voulant, quand elle aurait enfanté, dévorer son fils…Puis il y eut un grand combat au ciel, Michael et ses anges se battaient contre le dragon» etc. 

 




Lecture du tableau





Le centre




Si l'on veut bien commencer à lire le tableau par le milieu, on voit bien la Vierge assise, plus ou moins accroupie, on ne sait…On dirait qu'elle veut s'adapter à la forme ovale de sa Gloire ! Son enfant, c'est un classique petit Jésus. Elle a bien la Lune sous les pieds, et sous la lune on voit un dragon noir, minable, écrabouillé, bref : vaincu. Ce transfert de la victoire de Michael à la Femme s'explique par la Genèse. Lorsque le Serpent (même mot que dragon) eut fait pécher la première Femme, Dieu déclare : « Je mets une inimitié entre lui et la femme : tu marcheras sur lui et il essaiera de te piquer au talon ».



 

Elle est bien conforme à nos textes scripturaires. Mais l'étrange peintre qu'est Geertgen lui a naïvement donné une allure très typique de la femme au XV° siècle. Elle a un grand front (rasé) que la couronne ne cherche pas à masquer. Contrairement à sa dignité de reine, elle porte défaits de longs cheveux roux. Sa longue et belle main soutient un bébé déjà grand, qui retrousse le pieds comme on le voit si souvent chez Rogier ou Van Eyck.  Et il s'amuse à secouer deux grelots. Cela, c'est pour faire chorus avec les anges musiciens dont nous parlerons tout à l'heure. La Vierge regarde plus ou moins vers lui, le visage modestement incliné.

Dans la zone plus sombre de l'or central, on voit toutes sortes d'anges transparents et assez maigres qui font touts sortes de gestes d'adoration, ou simplement dansent. Je vais tout de suite expliquer les deux plus orangés qu'on voit en haut de ce fragment.

Ils sont trois en fait, à tenir des écriteaux où ont lit en lettres gothiques et en abrégé le mot « Sanctus ». Ce mot trois fois proclamé est bien connu, il figure au centre de la messe en latin.


 

 


La zone orangée



Les autres anges appartenant à cette zone orangée portent ce qu'on appelait les « instruments de la Passion », objets archi-connus et utilisés dans mille tableaux.


On peut les identifier en suivant dans le sens horaire :

 

-Bras écartés et génuflexion du soldat qui lui dit « Salut, roi des juifs ! » -ce qui fait partie de ce qu'on appelle le Christ aux outrages ».

-Colonne de la flagellation ; toujours grande, ronde et assez belle, on la verra dans mille tableaux et sculptures pendant des siècles 

-Grande lance portant l'éponge imbibée de vinaigre, qu'un soldat tendit à Jésus lorsqu'il dit « J'ai soif ».

-Clous et marteau. (A partir de cet ange presque couché, on remonte à gauche)

-Couronne d'épines.

-Lance par laquelle un centurion acheva Jésus en lui perçant le côté.

-Croix.

-Sceptre et couronne de dérision – cela correspond à l'ange symétrique, tous deux sont à la scène des outrages.

 

La zone extérieure


Prenons maintenant le tableau entier, de façon à lire l'étrange dernière zone, qui est noire et fourmille d'anges musiciens, que l'on aurait bien vus dans une lumière plus agréable. Ce que l'on voit d'eux, notamment les visages et les mains, semble bénéficier de l'éclairage central. Assez difficile de les décrypter, notamment parce que la toile est très craquelée et porte, dans ce fond noir, de nombreux traits parasites.



 

 

Avec l'aide d'un jeune luthier et des sites spécialisés qu'il connaît sur Internet, on peut les nommer. En partant de l'angle supérieur gauche, sens horaire, voici selon toutes probabilités :

 

 

-      Souffleur d'orgue (simple soufflet et petit orgue dit positif), et les mains de l'organiste sur le clavier. Les tuyaux ne se distinguent que si l'on peut éclaircir ce lieu.

-      Sous le souffleur, un tinteur de cloche –celle-ci a une forme que je ne connais pas), et un joueur de viole à bras ou plutôt s'agit-il d'une vièle à archet.

-      Se faisant face au sommet, l'un souffle dans une trombe ou trompette droite, l'autre joue du luth –plus probablement du luth oriental, «oud».

-      L'angle supérieur droit est difficile à interpréter. Dans l'angle même, au plus noir, un ange porte un orgue positif, dont le buffet est orné, et l'on voit des boutons ronds pour appeler les jeux. Le visage l'ange qui lui fait face est inexplicable. Sous eux, on distingue un visage et deux mains écartées tenant un chapelet de six grelots. Mais plus bas, dans la partie la plus proche de la zone orangée, une planche courbe a fait difficulté. La planche courbe indique une harpe gothique, et l'on voit que la main gauche a exactement la position d'un harpiste pinçant les cordes.

-      Côté droit, verticaux, un cornemuseux, puis un souffleur d'un étrange cor recourbé au bout, mais dont ont voit parfaitement le pavillon, enfin un tinteur de triangle.

-      Finissons la descente. Un ange assis joue d'un instrument à trois clés, donc à trois cordes, et qui ne semble pas avoir de corps. Peut-être un rebec. Plus bas, avec deux baguettes légèrement coudées, un musicien porte sur ses genoux, à plat, un tympanon. Dans l'angle inférieur droit, bizarrerie, une marmite ventrue et à pieds sert de caisse à résonance à un couvercle plat, sorte de cymbale du pauvre ! Entre ces deux derniers musiciens, le joueur de double flûte bachique.

-      Horizontale basse : de part et d'autre d'un agiteur de cloches qui nous fait face, deux soufflants : du trombone à coulisse. Ce serait simple si l'on n'apercevait, à peine entier, sous une des cloches, un type qui souflle dans un instrument de petite taille, qui peut être décrétée « corne de brume ».

-      Un troisième organiste joue à deux mains, son instrument a un double clavier ; un camarade lui sert de porte-partition. On passe ainsi de la musique la plus rustique à la plus raffinée.

-      En remontant, on arrive à des percussions : deux bois que l'on choque, comme le claquoir bien connu à l'école et à l'église, actuellement « blocks ». Puis deux grelots. Manifestement, c'est vers eux que se penche l'enfant Jésus, qui sonne de deux grelots plus gros, bien sûr ! L'ange lève les yeux vers lui, ils font un concours ou un concert à eux seuls…

-      Plus haut, un ange tourne la manivelle d'une vielle à roue. Il a une jambe debout et l'autre pliée, comme un guitariste actuel disposant d'un petit tabouret.

-      Enfin, parmi des craquelures trompeuses, on voit un joueur de flûte et de tambourin, à la manière des « tambourinaïres » provençaux encore aujourd'hui. Mais sa flûte est plus longue que le « galoubet » de ces derniers.

 

 

Ainsi la Vierge est-elle entourée de sa cour personnelle, comme on voyait toujours Dieu ou la Trinité avec des anges concentriques, bleus et rouges, qui ne faisaient rien le plus souvent. Les anges musiciens furent au contraire prisés dans la représentation de la Nativité. Si notre tableau est bien de 1490, je peux évoquer la Nativité mystique de Botticelli, qui est de 1510, œuvre de la fin de sa vie comme celle de Geertgen. Je montre seulement la danse des anges au dessus du toit de la crèche.




Bernard Blanc

12 janvier 2010

 

 



Article ajouté le 2010-01-12 , consulté 21 fois
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