Daphné et Apollon

Le mythe de Daphné poursuivie par Apollon, refusant de devenir sa femme, se transformant en laurier, et assez répandu pour qu'on ne le raconte que par les mots du poète Ovide, et qu'on ne le trouve illustré à l'extrême finitude de sa signification que dans une seule oeuvre, une statue d'un des plus grands sculpteurs du XVII° siècle. D'autres, peintres ou dessinateurs, en ont donné des images simplettes. A commencer par Van Dyck, qui travaillait dans l'écurie de Rubens lorsque le roi d'Espagne lui commanda une pleine salle de Métamorphoses. Rien n'es montré ici qu'un type à peu près nu, portant un carquois, et près d'attraper un blonde demi-nue, dont on devine que, toute courante, elle a déjà des doigts où poussent des feuilles...



Ou tel graveur hollandais qui multiplie les épisodes sur la même page, ou celui-ci qui vêt le bel Apollon, Phébus, le Lumineux, en soudard :


Du reste, la métamorphose est déjà bien avancée alors que le coureur n'a pas encore touché sa proie.

 

Daphné transformée,

traduit d'Ovide, Métamorphoses

 

 

        Le premier amour de Phébus fut  Daphné, la fille du fleuve Pénée -et ce ne fut pas un cadeau du Hasard stupide, mais de Cupidon, dont la colère fait mal. Apollon le Lumineux de Délos, fier de sa toute fraîche victoire sur le serpent Python, vit un jour Cupidon tirant sur la corde pour fléchir les cornes de son arc. «Or çà, joyeux luron, lui dit-il, te voilà jouant avec les armes des grands ! De tels fardeaux conviennent à nos épaules, certes, nous qui pouvons sans erreur blesser le fauve ou l'ennemi, nous qui venons de crever à grand renfort de flèches cette outre de Python, dont le ventre puant écrasait des arpents de ­terre... quant à toi, sois content d'exciter de ta torche je ne sais quels amours, sans vouloir prétendre à nos mérites !»

        Lors dit le fils de Vénus : «Oui, Phébus, ton arc perce tout, mais le mien te percera. Il y a aussi loin des bêtes à Dieu, que de ta gloire à la nôtre.» Ayant dit, il fendit l'air de ses ailes battantes, et se posa sans tarder sur l'ombreuse citadelle du Parnasse. De son carquois bien rempli il tira deux flèches aux effets opposés : l'une chasse l'amour, l'autre le provoque. Celle qui le provoque est dorée, sa pointe aiguë lance des éclairs; celle qui le chasse est émoussée et porte du plomb sous le roseau. De celle-ci le jeune dieu perce la nymphe Daphné, de l'autre il traverse les os d'Apollon et lui déchire les moëlles. L'un aime tout entier, ­l'autre fuit jusqu'au nom d'amoureuse.

        Prenant plaisir aux retraites sylvestres, à la dépouille des bêtes capturées, elle rivalise avec Diane la célibataire. Une bandelette tenait ses cheveux disposés sans loi. Beaucoup la demandèrent; mais elle, repoussant les prétendants, insupportant le mâle et ne voulant pas s'en encombrer, elle parcourait les bois impraticables. Qu'est-ce qu'hymen, amour, mariage? elle n'en a cure. Souvent son père lui disait: «Ma fille, tu me dois un gendre.» Son père disait souvent: «Tu me dois des petits-enfants, ma chérie.» Elle, détestant comme le crime les torches conjugales, avait mis sur son beau visage la rougeur de la honte et suspendu ses bras caressants au cou de son père: «Donne-moi, père chéri, de jouir toujours de la virginité. Avant moi, Diane a obtenu ce don de son père.» Le père obtempéra.

        Daphné, Daphné, ton charme interdit qu'il en soit ainsi, ta beauté s'oppose à ton voeu: Phébus est amoureux ! Dès qu'il a vu Daphné, il a désiré son alliance. Son désir devient espoir, le Voyant n'y voit plus clair.

        Comme s'embrasent les tiges légères quand les épis sont moissonnés, comme la haie prend feu à la torche qu'un voyageur a porté trop près d'elle, ou qu'il a abandonnée là parce qu'il faisait jour, ainsi le dieu part dans les flammes, ainsi tout son coeur brûle, alimente d'espérance un amour stérile. Il contemple sur cette nuque ces cheveux en désordre : «Que serait-ce, si elle se coiffait !» Il voit le feu qui brille dans ces yeux comme des étoiles; il voit la petite bouche -ce n'est pas assez de l'avoir vue ! Il loue les doigts, les mains, les poignets, les bras plus qu'à moitié nus...«Ce qu'on ne voit pas doit être meilleur encore !..»

        Elle, plus vite que la brise légère, fuit et ne s'arrête pas quand il l'appelle : «Nymphe je te prie, fille de Pénée, reste ! je ne te veux pas de mal. Reste, nymphe ! L'agnelle fuit le loup, la biche fuit le lion ; les colombes, ailes tremblantes, fuient l'aigle, chacune son ennemi; moi c'est par amour que je te poursuis, hélas ! Tu vas tomber ! tes jambes n'ont pas mérité la blessure, je ne veux pas qu'elles reçoivent la marque des ronces, je ne veux pas que tu aies mal à cause de moi ! Ces lieux où tu te hâtes sont pleins d'aspérités; modère ta course, je t'en prie, retiens ta fuite, et moi je modérerai ma poursuite... Demande-toi au moins à qui tu plais ! je ne suis pas un montagnard, un berger hirsute qui garde en ces lieux des boeufs et des moutons. Tu ne sais pas, petite folle, tu ne sais pas qui tu fuis  -et c'est pour cela que tu fuis ... Mon fief c'est la terre de Delphes, et Claros et Ténédos, et mon palais est Patara, et Jupiter m'engendra. Passé présent avenir se révèlent par moi, grâce à moi les chants s'accordent à la lyre. Et nos flèches sont infaillibles... pourtant il en est une plus sûre encore, celle qui a blessé mon coeur vacant ! La médecine est mon invention, Secourable est mon nom sur toute la terre, et le pouvoir des herbes m'est soumis... Hélas pour moi l'amour ne se soigne d'aucune herbe. Le maître d'un art utile à tous n'en tire aucun bienfait.»

        Il allait continuer sur ce ton, mais la fille de Pénée fuyait toujours sa course de frayeur, et le laissait là avec son discours inachevé. «Quand elle fuit elle est encore si belle !» Le vent dévoilait son corps, les risées de la brise venant contre elle faisaient onduler ses vêtements, le vent léger jetait ses cheveux en arrière, la fuite augmentait sa beauté. 

        Alors le dieu renonce à gaspiller les compliments, l'amour lui souffle : presse le pas ! Comme un chien gaulois qui a vu le lièvre dans un champ confie la chasse à ses pattes, le lièvre confie aux siennes son salut... il est près de le serrer, oui il va le tenir, gueule en avant il suit au plus près... l'autre ne sait pas s'il est déjà rejoint, il s'arrache aux morsures, le museau l'effleure, il s'esquive... Ainsi le dieu et la vierge : l'un est prompt d'espoir, l'autre de frousse. Mais le poursuivant est porté par les ailes de l'amour, il gagne, il ne veut pas de repos. Il va tomber sur le dos de la fuyarde, son souffle est sur la nuque où flottent les cheveux. Elle n'a plus de force, elle blêmit; l'effort de cette course éperdue l'a ­vaincue.

        Elle regarde les eaux du Pénée: «Au secours, mon père, si vous, les fleuves, avez ce pouvoir ! Cette forme par laquelle je plais trop, change-la, fais-la disparaître !»

        A peine a-t-elle fini sa prière, qu'une torpeur lourde envahit ses membres. Ses tendres seins se ceignent d'une mince écorce, ses cheveux poussent en feuillage, ses bras en rameaux. Le pied naguère si véloce s'implante en racines paresseuses, sa tête est une cime d'arbre. Tout ce qui reste d'elle, c'est la brillance.

        Telle qu'elle est, Phébus l'aime encore. Il pose la main sur le tronc, sent battre le coeur sous l'écorce neuve; ses bras étreignent les branches qui sont ses membres, il donne ses baisers à du bois. 

        Alors il lui dit : «Ma foi, si tu ne peux pas être mon épouse, tu seras mon arbre. Désormais c'est toi, Laurier, que portera ma tête, et ma cithare et mon carquois. Tu seras avec les ducs latins quand la voix joyeuse chantera le triomphe, et que le Capitole verra venir les longs cortèges. Aux portes d'Auguste, toi encore, fidèle gardienne, tu t'élèveras devant les deux montants, fixant tes yeux sur le chêne du milieu. Et puisque mon chef reste jeune et porte les cheveux longs, porte à ton tour l'honneur d'un feuillage­ ­é­ternel !» 

        Phébus avait parlé. De ses rameaux tout frais Laure fit signe que oui. On crut voir sa cime qui hochait la tête.


(C'est peu de dire le plaisir que j'ai eu à transcrire en prose française les vers si sensuels et si humoristiques de mon poète préféré !)



Statue du Bernin 1622, Galerie Borghèse




L'horreur commence. L'écorce s'est déjà formée. Une sorte de plaque qu'on aurait déchirée à la main, n'importe comment. Elle engloutira bientôt le haut du corps : déjà la cuisse gauche n'est plus dégagée. L'écorce monte vers le flanc gauche de la fille, sous les doigts d'Apollon, qui, d'un geste gracieux et ferme, veut l'enlacer. 

    D'une seule main. Non la poigne du rapt, mais la main d'un danseur qui va faire tourner sa danseuse par la taille. La fille, nue bien sûr, s'est arrêtée de courir, toute droite. Elle veut lui échapper, mais par le haut, mouvement qui voudrait aussi la faire sortir de la gaine d'écorce. Ses pieds sont verticaux, dans le prolongement des jambes, elle est tendue au maximum. Mais elle ne marche pas sur les pointes, car dans ce cas on verrait les orteils rebroussés, plaqués sur le sol.  

    Pour ce mouvement comme d'envol, les deux bras de la fille sont hissés très haut, tendant la peau lisse du ventre, donnant aux seins le galbe optimal, corps de jeune sportive, peau d'un seul tenant, être totalement uni. 

    Sa tête est renversée de côté, les yeux tirent cette tête vers la droite, dans une torsion. Si l'on remettait droite cette tête, les yeux auraient la position (codée) de l'imploration (de côté et vers le ciel), de cette imploration mêlée d'une rêverie avant-coureuse de céder au viol : c'est le regard qu'on voit sur les gravures anciennes illustrant quelque Junie enlevée la nuit dans le plus simple appareil, entourée de gardes farouches. La bouche ouverte accentue la notion d'effroi. Mais cette tête étant renversée comme elle l'est ici, les yeux en réalité vont chercher Apollon, qui est derrière, un peu en contrebas, et qui la regarde intensément.

    La chevelure extraordinairement fournie de la fille, signe éminent de féminité, devrait retomber vers la droite. Elle reflue au contraire, se groupe de façon presque solide, drue, et part dans un mouvement ascensionnel, comme attirée d'un bloc par un aspirateur. Elle monte ainsi jusqu'à la très belle main que la fille lève au ciel. Parvenue à ce point, la chevelure transforme ses stries obliques en la figure végétale des feuilles dites opposées. La métamorphose est en cet endroit figurée comme une anastomose. 

    Entre l'écorce qui drape le bas-ventre et la main qui va se transformer en ce bouquet qu'elle porte, il y a une grande plage de nudité lisse, jaillie de la longue cuisse, et l'épanouissant. Et puis il y a une matière opposée, un empilement de couches ou de rubans qui se regroupent en torsades, en losanges, en ondes, en flammèches... finalement en rameau et feuilles ovales. En telle quantité, que cette chevelure n'évoque plus l'eau du ruisseau -comme il conviendrait, puisque la jeune fille est encore nymphe, fille de fleuve. Mais s'avoue totalement de pierre, excessivement: du même marbre, ailleurs lissé jusqu'à l'illusion de la peau la plus douce à caresser (mais tellement une, qu'on n'ose en approcher le désir), du même marbre ici Bernin a fait un talus embrouillé de schistes stratifiés. 

    Ainsi tout est de pierre, l'envol est déjà pris dans l'éternité.


(L'écorce monte)


                            (L'arbre se forme)



La jeune fille, du reste, ne peut pas décoller de terre. Car ses pieds - j'y reviens, je les avais fuis pour ne pas affronter leurs orteils oblongs, surdéveloppés, obscènes, qui s'offrent verticalement à la vue, sans masque, et déjà à leur extrémité, il y a comme une émanation, un fluide, qui va s'enfoncer dans le roc - mais ce roc, ici, porte les mêmes stries fines serrées que la grande plaque d'écorce : tout est arbre devenu, ou menace de le devenir, et ces fluides sont (dans) des veines ou des cordons ombilicaux anastomosés sur les orteils, pour un peu radicelles, racines. Ce qui se passe en bas est horrible. Entre ses pieds, sur le roc, un bouquet de je ne sais quoi et peut-être de laurier nain, par quoi Bernin a camouflé la ligne de partage entre les trois règnes animal végétal et minéral, ce bouquet est énorme, monstrueux, il a des feuilles gonflées aux hormones, qui se plissent de surabondance, comme une croupe de dragon. 

    Je remonte bien volontiers à l'étage humain, qui va des mains du garçon (l'une effleurant le ventre de la fille, l'autre suspendant en l'air le dernier mouvement de la course) jusqu'aux deux têtes si proches ­cependant, et que l'immobilité du monument empêchera éternellement de conclure leur approche. 

    Le visage de Daphné simule l'effroi et le cri, comme la Sainte Thérèse du même Bernin simule une souffrance allant jusqu'au coma. Chez l'une et l'autre il s'agit d'extase. Il y a chez Daphné une sorte de bonheur infiniment sérieux, et chez Apollon un élan qui était le désir (essoufflé), et qui se mue - en quoi ? On pourrait dire en l'étonnement - mais non la surprise, émotion trop grossière: sa bouche entrouverte retient son souffle, ce qu'il voit lui fait lever les yeux dans l'admiration.





C'est la rencontre de deux êtres, qui découvrent non le plaisir  - je ne pense pas que le plaisir donne souvent le sentiment de la découverte - mais quelque chose de bien plus important. Ils ouvrent une porte, ils entrent dans une révélation. C'est le mystère de l'Autre qu'ils découvrent chacun, c'est le bonheur fondamental qui se rétablit, c'est le mérite absolu de l'être aimé. Ce mystère est si grand (o magnum mysterium) qu'ils ne pourront jamais approcher davantage leurs bouches l'une de l'autre, leurs corps  l'un de l'autre.

    Le miracle qui s'accomplit dans leur étonnement si sérieux et leur beauté transfigurée, n'est pas celui de la fusion du couple, mais de sa coupure. La fille ­échappe radicalement (depuis les racines) (depuis les racines des cheveux).

    C'est seulement devant cette statue surhumaine que je comprends la prière de Daphné demandant elle-même sa métamorphose. Je comprends non la chasteté, qui est une attitude morale, une décision, voire une entreprise - mais cette drôle de chose qu'Ovide appelle ­pudor, pudeur ou honte, et qu'il considère comme un attribut des jeunes filles.

    A voir leur danse à tous deux, la beauté de leurs corps, l'extase de leurs faces, que faire du coït, que notre civilisation chante comme un progrès, après l'avoir chanté comme une conquête ? Il est tellement en-deçà de tout ce qui a été entrevu, qu'il engendrerait le désespoir. Je ne veux plus que tu sois ma femme, deviens mon arbre



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Bernard Blanc, d'après un chapitre de mon livre "Les Métamorphoses d'Ovide", publié par L'Harmattan.








Article ajouté le 2009-12-07 , consulté 31 fois
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