Tourbillons, étourneaux
Un bateau passe sur
C’est tant pis pour eux, d’ailleurs : pourquoi veut-on à tout prix ramener les phénomènes à leur causalité ? La mouette qui vient rayer mon champ visuel et qui remonte, et les étourneaux par milliers dans leur vol du soir, obéissent, eux, à des finalités, voilà ce qu’on dit lorsqu’on n’a plus assez de place pour caser toutes les causes. Pourquoi, messieurs ? fonctionnalité et causalité sont deux préjugés métaphysiques. Le monde ne saurait s’y réduire, vous le voyez bien. Qu’est-ce qu’il y aurait de risible ou de honteux à dire que le monde est animé, animé par des visées diverses ? Voici : changer, créer, beauté, jeu… Eventuellement, il peut y avoir aussi finalité, fonctionnalité. Et à un niveau encore plus anthropocentrique : utilité. Essayez, si vous voulez, de rendre compte du microbe de la fièvre aphteuse par l’un puis l’autre de ces principes. Sûr qu’il n’est pas utile aux vaches ni aux éleveurs, mais au moins son choix de vache lui est utile à lui. Quant aux étourneaux, il faut et il suffit de se planter vers six heures au milieu du pont du Palais, et de regarder au-dessus des toits.
Changement, nouveauté sont des visées qui animent le monde ; et puis celle-ci : création du moins probable par le probable, du plus grand par le plus petit. Complexifier, maintenir le système en équilibre et empêcher qu’il se défasse, mais dans l’innovation permanente. Et toujours le jeu, oh ! le jeu des galaxies qui s’écartent l’une de l’autre, ventre en avant … oh par dessus tout le jeu des étourneaux au dessus de Lyon quand vient le soir, leur nuage bolide qui s’enfle et tout d’un coup vire, sans un arrondi sans une ralentissement indiquant que l’on va changer de direction, à la même vitesse que les images virtuelles, sans modifier la vitesse changement instantané de forme, de direction, et de la place de chacun des oiseaux, et ces formes encloses dans une géométrie au troisième ou quatrième degré, et tout à coup un autre nuage accourt de l’horizon à une vitesse mortelle, frôle au passage et débauche un morceau du premier nuage comme un astéroïde arracherait un fragment de planète, et le temps que je me le dise tous ont déjà disparu, sur quelque banlieue lointaine, dans d’autres départements, et le temps qu’on les regrette accourent par milliers, s’approchent, ils sont pour nous cette fois ? mais non, trop haut, trop vite, si nombreux… et tombent d’un coup verticalement comme une seule pierre sur le quai et disparaissent dans les feuillages des platanes.
La beauté n’est pas un truc dans nos têtes d’hommes, et encore pas tous. Qui n’aurait aucun équivalent dans le réel, aucun fondement dans le réel sans l’homme La beauté est plutôt un des moteurs ou mobiles du cosmos. Seulement doit-on dire que l’homme arrive (parfois) à y être sensible, à en avoir le pressentiment. Une première condition est requise : négliger la valeur d’usage de la chose, ou toute valeur d’utilité, y compris l’utilité de la science qui regarde de si près les choses. Et quand on y parvient, le sentiment dit esthétique engendre des moments, des mouvements, et voilà qu'un petit de l'humanité arrive à sortir de sa peau, de la limite qui l'obnubile, et rencontre la vérité du monde. De ce monde dont il fait partie.
Camarades kantiens, la beauté n'est pas dans la tête des hommes, seulement de ces pauvres petits hommes perdus dans le cosmos, et de personne d'autre. La beauté n'est pas une structure a priori de la sensibilité, ni une catégorie de l'entendement. Votre prétendu aveu d'impuissance (“nous ne connaîtrons jamais que les phénomènes”) quelle vanité il cache ! Donc la beauté est une invention humaine ? Donc il suffit d'agencer quelques organes de perception avec un cerveau, et voilà qu'un beau jour l'idée de beauté surgit !
Non : on cherche après la beauté, on travaille pour elle, on s'envoie en l'air avec elle, depuis si longtemps, depuis bien des siècles avant de s'interroger sur la notion de beau… et ces sentiments, ces admirations, cet élan, cette démarche, et le travail créatif, et le bonheur d'harmonie, tout cela n'aurait aucun équivalent dans l'univers. Parce que, diriez-vous, l'univers ne s'admire pas, qu'il ne se travaille pas à être admirable ; c'est nous qui le trouvons admirable, et ce sentiment n'a aucune valeur de vérité. Et cela n'aurait aucun fondement dans l'univers, grosse masse bête, matérielle à en crever, mue par des lois grossières de gravitation et d'expansion, de fusion et de fission, de dégradation vers l’état le plus probable, d'entropie générale ! et là-dedans, nous, nous seuls projetterions l'idée de beauté.
Harmonie des Sphères. Elle existe. Le rêve du philosophe, du mystique, est de la contempler un jour. Appelle-la Dieu si tu veux, c’est pareil. Les dieux créés par la pensée humaine, le désir humain, ne sont pas Dieu, mais indiquent maladroitement notre pressentiment, notre désir.
L’Art humain est un mouvement qui s’accorde avec un autre mouvement qui est une caractéristique universelle du monde : l’effort d’inventer, et d’agencer harmonieusement, et d’inventer sans cesse de nouvelles harmonies, de faire éclore l’improbable.

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