COSMOS

Du meurtre

Je viens de relire un des plus parfaits romans de Georges Simenon : La Prison. Il repose presque uniquement sur cette donnée : une femme tue sa soeur. Tout le roman développera l'extraordinaire question que cela pose à son mari, qui fut aussi l'amant de la soeur; mais n'abordera jamais le mobile du crime. Comme tout le monde, mari, avocat, flics, opinion publique, voudra les circonstances atténuantes, on découvre à point nommé, et de façon totalement invraisemblable, un autre type qui était l'amant des deux soeurs, et grâce auquel on pourra plaider le crime passionnel. Le mari, lui, fermera le livre par son suicide, parce que le non-sens du crime de sa femme lui révèle le non-sens de sa propre vie, conjugale, amoureuse, professionnelle etc. Le coup du crime passionnel (auquel il aurait pu, lui, participer, s'il avait bien voulu, si on ne lui avait pas dit que c'était à éviter pour sa réputation car il est très connu, puisqu'il avait été objectivement cause d'une possible jalousie entre les deux soeurs), ce n'est pas rien : cela permet l'acquittement, pas moins. Il sait qu'il veut cet acquittement dont on lui tend la perche, bien qu'il commence sérieusement à s'interroger sur sa vie conjugale, et que sa femme lui a fait dire que, une fois sortie d'affaire, elle ne le reverrait jamais. La coupable ne nie pas son acte; elle refuse toute espèce d'explication. Tout le monde travaille à lui en trouver une.

 

Il ressort de ce livre 1° qu'il n'y a pas à chercher une psychologie du meurtre. En effet, la circonstance atténuante, effaçante même, du crime passionnel ne provient pas d'une réalité psychologique historique (Chou aurait été folle de jalousie et aurait tiré dans cet égarement, ce qu'elle nie) mais d'une convention sociale à répercussion juridique. D'où le 2° : que le meurtre (y compris fratricide ou sororicide) appartient non seulement à l'ordre du possible, mais à l'ordre des choses.

On peut m'objecter que justement il a fallu inventer ce mythe de l'égarement passionnel et passager pour rendre le meurtre psychologiquement possible chez des gens comme cette jeune femme, bien sous tous rapports.

Je réponds que s'il en faut si peu : un sentiment de jalousie, affect totalement trivial, presque universel, et qui peut surgir et se développer chez les gens les plus normaux … si cette “passion” est à la portée de tous, si elle est quasiment contemporaine du sentiment amoureux, dont elle est souvent un signe apprécié, et qu'elle peut pousser des gens très bien à tuer, alors il faut bien conclure : le meurtre est à la portée de tout un chacun. Tuer ne nécessite pas des dispositions monstrueuses.

 

La justice n'a pas eu raison d'en faire une circonstance atténuante, encore moins un motif d'acquittement. Elle a eu raison d'en reconnaître l'existence, et de se dispenser, par là, d'aller chercher une monstruosité morale chez le meurtrier.

Elle la cherche pourtant. Les procureurs adorent montrer du doigt leur victime désignée  : "Vous êtes un monstre, vous n'avez aucun sentiment humain" ou : "implorez maintenant la clémence de Dieu, car vous ne méritez plus celle des hommes" etc. L’ineptie du système de culpabilité dont ils sont les rouages les place, selon le cas, dans deux optiques hétérogènes.

L’une est ou se croit psychologique. Elle prétend trouver une logique psychique ou affective qui aurait mené cette dame si bien si normale à l’abominable. Et l’abominable ne l’est plus, il n’y a plus ce crime de l’homicide que la société a proscrit et qu’elle doit poursuivre. Il faut ici se souvenir de la revendication de Dimitri Karamazov ou de celle de Pierre Rivière, lorsqu’on a voulu par ce biais les vider d’un crime qui était leur crime. Non seulement l’acte n’est plus abominable, mais ce n’est pas lui qui l’a fait !

L’autre position est la suivante :  même en refusant les acheminements décrits peu à peu au cours du procès, à coup de biographie (enfance malheureuse) et d’expertise caractérielle, le procureur et l’avocat général considèrent, veulent faire considérer que l’accusé est ontologiquement mauvais (ils sont arrivés à faire ça pour un type aussi évidemment hors de soupçon que Ranucci). Remarquons au passage que, en bonne logique, cela devrait entraîner soit sa suppression immédiate, soit une vaste cure de restauration morale…

 

Que la possibilité donnée aux accusateurs publics de prendre l’une ou l’autre voie fasse assez bien l’affaire d’une justice de classe, cela va de soi. Mais y a-t-il eu jamais autre justice que de classe ?

Classe ne doit pas s’entendre seulement dans le sens simpliste que lui donne la sociologie courante, qui est binaire  – classe dominante/dominée; riche/pauvre; noble/obscure. Lorsqu’on prend les garçons d’une nation, sans se poser ni leur poser aucune question sur leur caractère et leur disposition intime, et qu’on les envoie en grand nombre tuer d’autres garçons sur lesquels on ne s’est posé aucune question, on établit une classe  – l’armée, et une justice de classe  – le droit pour notre conscrit de tuer tant qu’il peut, assorti du non-droit à la vie pour le conscrit d’en-face, femme et enfants compris; donc la culpabilité absolue.

L’institution millénaire du bourreau, payé et honoré pour tuer sur commande des gens à qui il ne veut ni bien ni mal, fait de lui, étrangement, l’antithèse absolue du tueur à gage. Celui-ci, son acte est absolument criminel et odieux, parce qu’il a tué pour de l’argent. Eh quoi ! Ce mobile est-il intrinsèquement abominable ? La société honore l’argent, la justice défend la propriété… le mobile “intéressé” du tueur à gage a justement le tort de ne pas être intéressé, comme l’est la jalousie. C’est cette étrangeté ou extranéité du mercenaire à son meurtre qui rend celui-ci impardonnable. Mais cela ne vaut plus s’il s’agit d’un mercenaire de la nation.

Faut-il dire que, en fin de compte, c’est la société seule qui décide quand tuer est un crime ? Avant d’en décider, revenons au cas du petit soldat. Il ne reçoit pas le droit de tuer  – qu’il n’a peut-être jamais rêvé de posséder : il en reçoit l’ordre, l’obligation. Tout le monde sait que, à l’armée, il n’y a pas de choses permises, il y a seulement des choses obligatoires et des choses défendues. Le seul homme qui a travaillé pour obtenir d’assouvir légalement, légitimement sa pulsion de meurtre, c’est le procureur ou l’avocat général, ou encore l’officier ou l’engagé volontaire. Le conscrit, paradoxe suprême, peut même être mis en accusation s’il refuse de tuer là où on lui a dit de faire, et on le passe par les armes, sinon il manquerait du mort.

 

Je reviens à Chou meurtrière de sa soeur Adrienne. Le procureur, l’avocat général, le jury, sous la conduite de l’avocat à la défense, les gens, les journaux, la société entière, sont disposés à l’acquitter. A faire que ce crime n’ait pas eu lieu. Ou plutôt : que la dame n’ait pas été l’auteur de la mort de l’autre dame. C’est la bonté, réelle ou supposée, de l’accusée qui exige que la société se mente à elle-même. C’est la bonté, la normalité, la ressemblance avec n’importe qui de tant de criminels de fait, qui exige de la société un mensonge porté à l’état de droit : celui du crime passionnel, hissé définitivement dans la catégorie “innocence”. Il y a à cela une raison profonde.

Chou le prouve : n‘importe qui peut avoir envie de tuer sa soeur, du moment que n’importe qui peut être jaloux. Notre système judiciaire a raison en ce sens que le désir de meurtre est effectivement une pulsion fondamentale, inhérente à l’être humain, primitive, banale.

Comme il faut tout de même que la société non seulement réglemente le droit de tuer, mais montre qu’elle ne veut pas du meurtre, elle a inventé le tueur monstre. L’homicide n’étant pas, de soi, répréhensible, il faut que, dans un certain nombre d’occurrences, on le charge d’une valeur négative. Soit par son mode d’exécution  – nombre élevé des coups de couteau, viol ou mutilation accompagnant la mise à mort etc. Soit par l’effet cumulatif de délits antérieurs. Soit par le portrait qu’on fait de l’accusé de façon à le rendre haïssable à titre personnel. Cette idée du monstre n’est du reste pas pertinente par elle-même. Les même gens peuvent réclamer la peine de mort pour les violeurs d’enfants, qu’ils présentent comme électivement abominables, et applaudir nostalgiquement à l’évocation des chambres à gaz…

 

Certaines nations dont la nôtre assez récemment, ont interdit la peine de mort. L’opinion publique qui a accompagné le législateur dans cette réforme semble avoir été sensible à la “barbarie” de la peine de de mort. C’est à dire à la mentalité archaïque que suppose le talion. Et aussi à l’inutilité de ce deuxième meurtre en tant que “peine”, s’il ne peut ni amender le coupable, ni réellement dissuader des meurtriers éventuels, ni compenser le mal commis puisqu’on ne peut plus se situer dans un système de corrélations magiques.

Mais je ne sais pas si quelqu’un a osé lever le doigt et dire : « Le seul évident crime avec préméditation, accompli à cent contre un, mijoté froidement pendant le temps le plus long, c’est celui dont est victime le “coupable idéal” sélectionné par les flics et mené inéluctablement jusqu’à l’échafaud, sans qu’on ait vraiment cherché à entendre sa vérité (sur ce point, Simenon est aussi explicite que Camus), et souvent sans même que la réalité de l’homicide soit établie ». là était la vraie raison, la plus urgente raison pour qu’on ôte définitivement aux magistrats, flics etc. le pouvoir d’accomplir cet homicide abominable. A eux et à tous, puisque n’importe quel citoyen pourrait être appelé un jour à siéger dans un jury d’assises. Ce cas extrême, scandaleux, inadmissible de meurtre prémédité a été ainsi traité à part et rejeté, sans qu’on le dise, grâce à la loi d’abolition. Que faire de plus  ?

il est certain que la société parfaite serait celle qui d’abord proscrirait l’homicide. Rêve totalement irréalisable, puisque l’envie de tuer est humaine, puisque l’envie de tuer sa soeur est reconnue chez la femme éduquée et bourgeoise, cette femme qui est le fruit d’une éducation millénaire de répression morale et de sublimation des pulsions.

Si nous en avons fini de réprimer le meurtre par le meurtre (sauf dans le cas autorisé des actions de police violentes), la logique voudrait au moins que l’on cesse de porter sur l’homicide un regard double. Au moins sur l’homicide pratiqué à titre personnel. En attendant le jour lointain où, par le jeu de “lois de la guerre” et par la désignation de “crimes de guerre”, on en arrive à légitimer moins facilement la guerre elle-même, c’est à dire l’ordre donné aux conscrits de tuer. Mais je crains que ces lois de la guerre ne servent justement qu’à maintenir la légitimité de la guerre. Et tout le monde a compris que les notions de crime de guerre et de crime contre l’humanité ont été inventée en 1945 par les vainqueurs à l’intention des vaincus.

Donc l’homicide devrait, absolument et dans tous les cas, être désigné comme inadmissible. La Loi des Hébreux était à ce sujet d’une brièveté exemplaire : « Tu ne tueras point ». Que l’on mette l’homicide hors la loi, sans exceptions ni nuances. Qu’il ne soit plus parlé de l’imprudence, de l’homicide involontaire, comme d’un simple délit. Qu’il n’y ait plus de légitime défense qui supprimerait la réalité de l’homicide. Il faut que l’on sépare les deux questions de la réprobation de l’homicide (de son interdiction, de sa mise hors la loi) et celle de sa sanction.

Quant à la sanction, on ne progressera pas, tant qu’on la considérera comme une certaine souffrance à infliger au coupable. Car on ne saura jamais si cette souffrance est décidée comme une compensation magique, ou comme un moyen d’amendement (ne serait-ce qu’à titre de dissuasion de récidiver). Cette ambiguïté subsistera quelles que soient les améliorations que l’on apportera aux prisons, ou les accommodements dont on assortira la privation de liberté (mises en liberté conditionnelles, remises de peine etc).

On ne peut pas flotter ainsi entre l’idée de sanctionner le meurtre et celle de rendre meilleur le coupable considéré comme mauvais. Je n’invoquerai pas l’expérience mille fois confirmée de braves criminels ou de braves délinquants que la prison rendit désespérés ou dépravés. Mais celle de tant d’anciens combattants, innocents et même honorés, que la guerre a détériorés  – pour ceux-là on ne prévoit nul amendement.

La seule sanction que l’on devra envisager  – car il en faut absolument une -, c’est la réparation. Bien sûr, si on peut essayer de rendre l’argent volé, si des excuses publiques suffisent parfois à restaurer une réputation flétrie, on ne peut pas ressusciter un mort. La réparation dont je parle peut ne pas porter directement sur … l’objet cassé. La nouvelle règle devrait être : « Vous avez fait un mal, vous devez faire un bien ». je ne vois pas en quoi croupir en prison fait du bien, est un acte de bien.

Un automobiliste imprudent qui a “causé la mort”, on doit peut-être lui retirer le permis de conduire. Je pense que je le lui retirerais définitivement, car il n’a donné et ne peut donner aucune assurance qu’il ne sera plus jamais négligent. On doit en outre l’obliger à une réparation. Les dommages et intérêts, le pretium doloris, sont des moyens non négligeables d’adoucir la peine des vivants. Mais les compagnies d’assurances peuvent s’en charger. L’automobiliste négligent dans sa conduite aura été prévoyant en contractant une bonne assurance… ce n’est pas sur ce terrain que je veux rester, car je ne me préoccupe pas ici du degré d’irresponsabilité de l’écraseur, ni de sa dangerosité. Je dis qu’il y a eu un mal de plus dans le monde, par le fait d’un individu, un mal qu’on ne peut pas laisser passer, un homicide. Je dis qu’on ne peut compenser (annuler) ce mal par un autre mal. Si on veut que le monde soit sauvé un jour, il faut mettre un bien toutes les fois qu’on aura mis un mal.

Il ne s’agit pas de rétablir un équilibre écologique entre un quantum de bien et un quantum de mal dans le monde. Cette notion d’équilibre serait magique. Il n’y a pas à additionner, à comptabiliser les actes plus et les actes moins (avec quels coefficients ?). Il n’y a pas non plus à espérer que la dose des premiers croisse et que ce serait cela l’avenir de la planète. Pourtant les gens qui soignent et ceux qui font régresser la mauvaise santé, ceux qui aident les névrosés à sortir de leur cercle vicieux, ceux qui rééduquent les infirmes, ceux qui instruisent, ceux qui amendent le sol et rendent les contrées prospères, ceux qui éclairent la conscience politique et ceux qui cherchent à mieux organiser la société, ceux-là et bien d’autres font diminuer le mal sous différentes formes. Mais on ne saura jamais si l’humanité va mieux, s’il y a un progrès. Les forces destructrices, qu’elles soient naturelles ou humaines, sont d’une ampleur et d’une constance qui forcent l’admiration. Une maison patiemment construite est démolie en une seconde. L’héroïsme d’un militant sera nié par la réaction triomphante ou la révolution annexée par une nouvelle classe de maîtres.

Je veux ici seulement mettre en avant une règle de la morale. Règle minimale, si l’on veut. La règle absolue serait : « Fais tous les actes bons que tu pourras, même si tu ne vois pas le bien triompher, ou simplement augmenter. » A tout le moins je propose : « Toutes les fois que tu auras fait un acte mauvais, c’est à dire nuisible à autrui, fais un acte bon ». C’est le premier rempart que nous pouvons dresser, et redresser sans cesse, contre la puissance du mal.



Article ajouté le 2009-07-06 , consulté 6 fois

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