Du meurtre
Je viens de relire un des plus parfaits romans de Georges
Simenon :
Il ressort de ce livre 1° qu'il n'y a pas à chercher une
psychologie du meurtre. En effet, la circonstance atténuante, effaçante même,
du crime passionnel ne provient pas d'une réalité psychologique historique
(Chou aurait été folle de jalousie et aurait tiré dans cet égarement, ce
qu'elle nie) mais d'une convention sociale à répercussion juridique. D'où le 2° :
que le meurtre (y compris fratricide ou sororicide) appartient non seulement à
l'ordre du possible, mais à l'ordre des choses.
On peut m'objecter que justement il a fallu inventer ce
mythe de l'égarement passionnel et passager pour rendre le meurtre
psychologiquement possible chez des gens comme cette jeune femme, bien sous
tous rapports.
Je réponds que s'il en faut si peu : un sentiment de
jalousie, affect totalement trivial, presque universel, et qui peut surgir et
se développer chez les gens les plus normaux … si cette “passion” est à la
portée de tous, si elle est quasiment contemporaine du sentiment amoureux, dont
elle est souvent un signe apprécié, et qu'elle
peut pousser des gens très bien à tuer, alors il faut bien conclure : le
meurtre est à la portée de tout un chacun. Tuer ne nécessite pas des
dispositions monstrueuses.
La justice n'a pas eu raison d'en faire une circonstance
atténuante, encore moins un motif d'acquittement. Elle a eu raison d'en
reconnaître l'existence, et de se dispenser, par là, d'aller chercher une
monstruosité morale chez le meurtrier.
Elle la cherche pourtant. Les procureurs adorent montrer du
doigt leur victime désignée : "Vous êtes un monstre, vous n'avez
aucun sentiment humain" ou : "implorez maintenant la clémence de
Dieu, car vous ne méritez plus celle des hommes" etc. L’ineptie du système
de culpabilité dont ils sont les rouages les place, selon le cas, dans deux
optiques hétérogènes.
L’une est ou se croit psychologique. Elle prétend trouver
une logique psychique ou affective qui aurait mené cette dame si bien si
normale à l’abominable. Et l’abominable ne l’est plus, il n’y a plus ce crime
de l’homicide que la société a proscrit et qu’elle doit poursuivre. Il faut ici
se souvenir de la revendication de Dimitri Karamazov ou de celle de Pierre
Rivière, lorsqu’on a voulu par ce biais les vider d’un crime qui était leur
crime. Non seulement l’acte n’est plus abominable, mais ce n’est pas lui qui
l’a fait !
L’autre position est la suivante : même en refusant les acheminements décrits peu
à peu au cours du procès, à coup de biographie (enfance malheureuse) et d’expertise
caractérielle, le procureur et l’avocat général considèrent, veulent faire
considérer que l’accusé est ontologiquement mauvais (ils sont arrivés à faire
ça pour un type aussi évidemment hors de soupçon que Ranucci). Remarquons au
passage que, en bonne logique, cela devrait entraîner soit sa suppression
immédiate, soit une vaste cure de restauration morale…
Que la possibilité donnée aux accusateurs publics de prendre
l’une ou l’autre voie fasse assez bien l’affaire d’une justice de classe, cela va
de soi. Mais y a-t-il eu jamais autre justice que de classe ?
Classe ne doit pas s’entendre seulement dans le sens
simpliste que lui donne la sociologie courante, qui est binaire – classe
dominante/dominée; riche/pauvre; noble/obscure. Lorsqu’on prend les garçons
d’une nation, sans se poser ni leur poser aucune question sur leur caractère et
leur disposition intime, et qu’on les envoie en grand nombre tuer d’autres
garçons sur lesquels on ne s’est posé aucune question, on établit une
classe – l’armée, et une justice de classe – le
droit pour notre conscrit de tuer tant qu’il peut, assorti du non-droit à la
vie pour le conscrit d’en-face, femme et enfants compris; donc la culpabilité
absolue.
L’institution millénaire du bourreau, payé et honoré pour
tuer sur commande des gens à qui il ne veut ni bien ni mal, fait de lui,
étrangement, l’antithèse absolue du tueur à gage. Celui-ci, son acte est
absolument criminel et odieux, parce qu’il a tué pour de l’argent. Eh
quoi ! Ce mobile est-il intrinsèquement abominable ? La société
honore l’argent, la justice défend la propriété… le mobile “intéressé” du tueur
à gage a justement le tort de ne pas être intéressé, comme l’est la jalousie.
C’est cette étrangeté ou extranéité du mercenaire à son meurtre qui rend
celui-ci impardonnable. Mais cela ne vaut plus s’il s’agit d’un mercenaire de
la nation.
Faut-il dire que, en fin de compte, c’est la société seule
qui décide quand tuer est un crime ? Avant d’en décider, revenons au cas
du petit soldat. Il ne reçoit pas le droit de tuer – qu’il n’a peut-être
jamais rêvé de posséder : il en reçoit l’ordre, l’obligation. Tout le
monde sait que, à l’armée, il n’y a pas de choses permises, il y a seulement
des choses obligatoires et des choses défendues. Le seul homme qui a travaillé
pour obtenir d’assouvir légalement, légitimement sa pulsion de meurtre, c’est
le procureur ou l’avocat général, ou encore l’officier ou l’engagé volontaire.
Le conscrit, paradoxe suprême, peut même être mis en accusation s’il refuse de
tuer là où on lui a dit de faire, et on le passe par les armes, sinon il
manquerait du mort.
Je reviens à Chou meurtrière de sa soeur Adrienne. Le
procureur, l’avocat général, le jury, sous la conduite de l’avocat à la
défense, les gens, les journaux, la société entière, sont disposés à
l’acquitter. A faire que ce crime n’ait pas eu lieu. Ou plutôt : que la
dame n’ait pas été l’auteur de la mort de l’autre dame. C’est la bonté, réelle
ou supposée, de l’accusée qui exige que la société se mente à elle-même. C’est
la bonté, la normalité, la ressemblance avec n’importe qui de tant de criminels
de fait, qui exige de la société un mensonge porté à l’état de droit :
celui du crime passionnel, hissé définitivement dans la catégorie “innocence”.
Il y a à cela une raison profonde.
Chou le prouve : n‘importe qui peut avoir envie de tuer
sa soeur, du moment que n’importe qui peut être jaloux. Notre système
judiciaire a raison en ce sens que le désir de meurtre est effectivement une
pulsion fondamentale, inhérente à l’être humain, primitive, banale.
Comme il faut tout de même que la société non seulement
réglemente le droit de tuer, mais montre qu’elle ne veut pas du meurtre, elle a
inventé le tueur monstre. L’homicide n’étant pas, de soi, répréhensible, il
faut que, dans un certain nombre d’occurrences, on le charge d’une valeur
négative. Soit par son mode d’exécution – nombre élevé des
coups de couteau, viol ou mutilation accompagnant la mise à mort etc. Soit par
l’effet cumulatif de délits antérieurs. Soit par le portrait qu’on fait de
l’accusé de façon à le rendre haïssable à titre personnel. Cette idée du
monstre n’est du reste pas pertinente par elle-même. Les même gens peuvent
réclamer la peine de mort pour les violeurs d’enfants, qu’ils présentent comme
électivement abominables, et applaudir nostalgiquement à l’évocation des
chambres à gaz…
Certaines nations dont la nôtre assez récemment, ont
interdit la peine de mort. L’opinion publique qui a accompagné le législateur
dans cette réforme semble avoir été sensible à la “barbarie” de la peine de de
mort. C’est à dire à la mentalité archaïque que suppose le talion. Et aussi à
l’inutilité de ce deuxième meurtre en tant que “peine”, s’il ne peut ni amender
le coupable, ni réellement dissuader des meurtriers éventuels, ni compenser le
mal commis puisqu’on ne peut plus se situer dans un système de corrélations
magiques.
Mais je ne sais pas si quelqu’un a osé lever le doigt et
dire : « Le seul évident crime avec préméditation, accompli à cent
contre un, mijoté froidement pendant le temps le plus long, c’est celui dont
est victime le “coupable idéal” sélectionné par les flics et mené
inéluctablement jusqu’à l’échafaud, sans qu’on ait vraiment cherché à entendre
sa vérité (sur ce point, Simenon est aussi explicite que Camus), et souvent
sans même que la réalité de l’homicide soit établie ». là était la vraie
raison, la plus urgente raison pour qu’on ôte définitivement aux magistrats,
flics etc. le pouvoir d’accomplir cet homicide abominable. A eux et à tous,
puisque n’importe quel citoyen pourrait être appelé un jour à siéger dans un
jury d’assises. Ce cas extrême, scandaleux, inadmissible de meurtre prémédité a
été ainsi traité à part et rejeté, sans qu’on le dise, grâce à la loi
d’abolition. Que faire de plus ?
il est certain que la société parfaite serait celle qui
d’abord proscrirait l’homicide. Rêve totalement irréalisable, puisque l’envie
de tuer est humaine, puisque l’envie de tuer sa soeur est reconnue chez la
femme éduquée et bourgeoise, cette femme qui est le fruit d’une éducation
millénaire de répression morale et de sublimation des pulsions.
Si nous en avons fini de réprimer le meurtre par le meurtre
(sauf dans le cas autorisé des actions de police violentes), la logique
voudrait au moins que l’on cesse de porter sur l’homicide un regard double. Au
moins sur l’homicide pratiqué à titre personnel. En attendant le jour lointain
où, par le jeu de “lois de la guerre” et par la désignation de “crimes de
guerre”, on en arrive à légitimer moins facilement la guerre elle-même, c’est à
dire l’ordre donné aux conscrits de tuer. Mais je crains que ces lois de la
guerre ne servent justement qu’à maintenir la légitimité de la guerre. Et tout
le monde a compris que les notions de crime de guerre et de crime contre
l’humanité ont été inventée en 1945 par les vainqueurs à l’intention des
vaincus.
Donc l’homicide devrait, absolument et dans tous les cas,
être désigné comme inadmissible.
Quant à la sanction, on ne progressera pas, tant qu’on la
considérera comme une certaine souffrance à infliger au coupable. Car on ne
saura jamais si cette souffrance est décidée comme une compensation magique, ou
comme un moyen d’amendement (ne serait-ce qu’à titre de dissuasion de
récidiver). Cette ambiguïté subsistera quelles que soient les améliorations que
l’on apportera aux prisons, ou les accommodements dont on assortira la
privation de liberté (mises en liberté conditionnelles, remises de peine etc).
On ne peut pas flotter ainsi entre l’idée de sanctionner le
meurtre et celle de rendre meilleur le coupable considéré comme mauvais. Je n’invoquerai
pas l’expérience mille fois confirmée de braves criminels ou de braves
délinquants que la prison rendit désespérés ou dépravés. Mais celle de tant d’anciens
combattants, innocents et même honorés, que la guerre a
détériorés – pour ceux-là on ne prévoit nul amendement.
La seule sanction que l’on devra
envisager – car il en faut absolument une -, c’est la
réparation. Bien sûr, si on peut essayer de rendre l’argent volé, si des
excuses publiques suffisent parfois à restaurer une réputation flétrie, on ne
peut pas ressusciter un mort. La réparation dont je parle peut ne pas porter
directement sur … l’objet cassé. La nouvelle règle devrait être :
« Vous avez fait un mal, vous devez faire un bien ». je ne vois pas
en quoi croupir en prison fait du bien, est un acte de bien.
Un automobiliste imprudent qui a “causé la mort”, on doit
peut-être lui retirer le permis de conduire. Je pense que je le lui retirerais définitivement,
car il n’a donné et ne peut donner aucune assurance qu’il ne sera plus jamais
négligent. On doit en outre l’obliger à une réparation. Les dommages et
intérêts, le pretium doloris, sont des moyens non négligeables d’adoucir la
peine des vivants. Mais les compagnies d’assurances peuvent s’en charger.
L’automobiliste négligent dans sa conduite aura été prévoyant en contractant
une bonne assurance… ce n’est pas sur ce terrain que je veux rester, car je ne
me préoccupe pas ici du degré d’irresponsabilité de l’écraseur, ni de sa
dangerosité. Je dis qu’il y a eu un mal de plus dans le monde, par le fait d’un
individu, un mal qu’on ne peut pas laisser passer, un homicide. Je dis qu’on ne
peut compenser (annuler) ce mal par un autre mal. Si on veut que le monde soit
sauvé un jour, il faut mettre un bien toutes les fois qu’on aura mis un mal.
Il ne s’agit pas de rétablir un équilibre écologique entre
un quantum de bien et un quantum de mal dans le monde. Cette notion d’équilibre
serait magique. Il n’y a pas à additionner, à comptabiliser les actes plus et les actes moins (avec quels coefficients ?). Il n’y a pas non plus à
espérer que la dose des premiers croisse et que ce serait cela l’avenir de la
planète. Pourtant les gens qui soignent et ceux qui font régresser la mauvaise
santé, ceux qui aident les névrosés à sortir de leur cercle vicieux, ceux qui
rééduquent les infirmes, ceux qui instruisent, ceux qui amendent le sol et
rendent les contrées prospères, ceux qui éclairent la conscience politique et ceux
qui cherchent à mieux organiser la société, ceux-là et bien d’autres font
diminuer le mal sous différentes formes. Mais on ne saura jamais si l’humanité
va mieux, s’il y a un progrès. Les forces destructrices, qu’elles soient
naturelles ou humaines, sont d’une ampleur et d’une constance qui forcent
l’admiration. Une maison patiemment construite est démolie en une seconde. L’héroïsme
d’un militant sera nié par la réaction triomphante ou la révolution annexée par
une nouvelle classe de maîtres.
Je veux ici seulement mettre en avant une règle de la
morale. Règle minimale, si l’on veut. La règle absolue serait :
« Fais tous les actes bons que tu pourras, même si tu ne vois pas le bien
triompher, ou simplement augmenter. » A tout le moins je propose :
« Toutes les fois que tu auras fait un acte mauvais, c’est à dire nuisible
à autrui, fais un acte bon ». C’est le premier rempart que nous pouvons
dresser, et redresser sans cesse, contre la puissance du mal.

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