Tuer l'homme
Je donne ici un article dont la date est ancienne. Mais l'amitié fidèle de deux familles de Rwandais qui sont réfugiées l'une à Lyon, l'autre à Dayton (Ohio) me permet de maintenir ces propos, qui ne sont pas périmés.
mercredi 18 décembre 1996
Je viens de lire deux gros livres qui essaient de tracer
l’histoire du Rwanda et du Burundi, parce que je voulais tout de même
comprendre comment tout cela n’était pas arrivé d’un coup. Précieuses lectures,
et terrifiantes. Je reviens pourtant toujours à ma quête du secret du mal. Car
ce que nous exhibe, dans une horreur insoutenable, cette histoire récente, c’est
le mal, le mal humain. J’ai mainte fois tenté de le comprendre au niveau
psychologique. J’ai fait appel aux choses enfouies dans l’homme civilisé pour
comprendre le tueur, le tortionnaire, présupposant que ces actes extrêmes ne
sont pas le fait de monstres, de gens qui ne méritent pas le nom d’hommes, mais
relèvent bel et bien des possibilités du psychisme humain, que je suppose être
le même pour tous les hommes. Tentative impossible, dans la mesure où je ne
suis que très peu engagé dans les processus collectifs. A vrai dire j’ai passé
ma vie à m’en dégager, pour le meilleur et pour le pire, et je n’ignore rien de
ce qui, dans mes pensées, mes réflexes, mes coutumes, relève de ma classe, de
mon éducation, de mon pays etc. Je peux dire que l’emprise du collectif ne va
pas bien loin en moi, ni en aucun des civilisés individualistes que je connais.
Or je ne puis comprendre le massacre rwandais sans recourir, non pas à une
psychologie des foules, mais à une conception de l’homme comme être collectif,
ou d’espèce. Parce que ce massacre a été de collectif contre collectif. L’échelle
et la rapidité du génocide ne peuvent pas être expliquées par une somme
d’impulsions individuelles, même en supposant que des milliers d’individus ont
perdu toute individualité au profit d’une psychologie de groupe. Je sais,
depuis mai 94, le rôle qu’a joué l’inlassable propagande d’incitation au
meurtre qu’était Radio Mille Collines. Je n’en mesurerai jamais l’impact. Je ne
peux réduire la réalité aux effets de cette propagande.
Monde vivant, seuls les végétaux se nourrissent de
l’inorganisé, du minéral, terre, eau, atmosphère et rayonnement solaire. Le
règne animal s’en distingue par ce fait, que tous les animaux se nourrissent
d’autres vivants. Parmi les animaux, un très grand nombre se nourrit d’autres
animaux. Barjavel, dans
L’humanité, en tant qu’espèce animale, ne déroge pas à la
loi du meurtre. Mais elle semble être la seule qui, à grande échelle et
continûment, pratique le meurtre de ses propres membres. Or l’humain se
distingue d’abord non par son intelligence, mais par sa faculté de
représentation. Il ne tue pas directement pour manger son semblable, et pour
notre vision écologiste cela est encore plus inexcusable. Il tue toutes les
fois que son semblable, soit individuellement, soit par son appartenance à un
groupe social, représente pour lui un concurrent. Si un groupe humain est
affamé, se sent à l’étroit dans son territoire, mille exemples nous prouvent
qu’il ne va pas pour autant se ruer dans une guerre de conquête. Il faut en
outre que ce groupe soit doté de représentations impérialistes. Alors il
conquiert, il tue pour conquérir, il tue le peuple qui refuse le servage, ou il
l’extermine pour prendre sa place.
Mais le pouvoir de représentation, comme toutes les facultés
humaines, est dépourvu de régulation. De sorte que n’importe quel groupe humain
est susceptible, un jour ou l’autre, de se lancer dans l’extermination d’un
autre groupe, en qui il verra un concurrent. Pour des raisons diverses. La
singularité d’un tel autre groupe, ses succès ou privilèges, ou simplement son
privilège imaginaire comme celui de peuple élu de Dieu, suffisent à déclencher
une haine qui peut devenir exterminatrice. Encore une fois, je ne veux pas nier
l’influence, à proprement parler décisive, de la propagande (nazis, Radio Mille
Collines). Ni la force mobilisatrice d’un délire concernant un chef idolâtré,
dont Hitler n’est pas le seul exemple. Mais je pense que jamais de telles
minorités activistes n’auraient pu créer de toutes pièces un consensus délirant
aussi dévastateur, si elles ne s’appuyaient sur un phénomène collectif de
conscience malheureuse. C’est ici que le pouvoir de représentation montre ce
qu’il est : la composante la plus déréglable et aussi la plus coercitive
du psychisme humain. Jamais sans elle on n’aurait trouvé assez de bras pour
exterminer des êtres aussi réellement inoffensifs pour le groupe que les
Tziganes par exemple, qui n’avaient pas même, comme les Juifs, un dieu à eux.
Ce qui me frappe, dans ces entreprises où le semblable est
nié, donc bon à subir tous les sévices qu’on hésiterait à infliger au
semblable, c’est ceci : la plus grand cruauté est justement à l’égard du
plus proche et du plus ressemblant. Tout le monde sait que Hutus et Tutsis
vivaient dans le même pays depuis longtemps, qu’ils parlaient la même langue,
et beaucoup soutiennent qu’ils n’ont pas de traits “raciaux” évidemment
décisifs. Il faudra qu’un complément d’enquête éclaire ce dernier point, et
explique comment se constituaient les listes. Etait-ce grâce aux patronymes ?
Y avait-il des mariages entre Hutus et Tutsis ? Cette société était-elle
mixée ? Ce qui est établi, en tous cas, c’est que les Hutus modérés,
hostiles à la présentation ethnisante de la société, étaient désignés comme
victimes au même titre que les Tutsis, supposés bénéficier tous sans exception,
des avantages du savoir et du pouvoir.
Il reste qu’on les côtoyait, qu’on les avait pour amis, pour
collègues, pour élèves. Et de toutes façons, même sans de telles proximités,
ils étaient des hommes. Comment a-t-on pu les tuer allègrement, ou si on ne
tuait pas soi-même, les dénoncer aux tueurs ?
Dès lors qu’a été décidé et impulsé ce fratricide, il faut, avant que le frère “ennemi” disparaisse, qu’il
ne soit plus reconnaissable comme semblable. C’est ce que notait déjà Voltaire
en évoquant les sévices qui réduisaient un prisonnier à l’état de loque, après
quoi on ne risquait plus de reconnaître en lui un homme… D’où, au Rwanda, les
mutilations préliminaires, le jeun de ballon avec des bébés etc… En outre, pour
être sûr que de leu race refusée il ne subsiste ni témoin ni souche, on rêve,
on entreprend de tuer les foetus. Fureur hérodienne. Jadis, les Juifs en exil
chantaient : « O Babylone dévastatrice, heureux qui te revaudra les
maux dont tu m’as comblé, qui saisira tes tout-petits, les brisera contre le
roc ! » Ainsi le très civilisé et très chrétien roi Louis XIV
édicta-t-il que l’on extermine la nation Iroquoise jusque dans ses enfants et
ses femmes. Ainsi un groupe est-il constitué comme non humain, dangereux, voué
à la disparition. Si on le considérait comme humain, comme fait de semblables,
on saurait qu’ils ont eux aussi leurs raisons d’être là, leur raison d’être, et
l’on risquerait d’en rester à la pure envie de tuer, que nous pouvons tous
éprouver.
Même fureur de défigurer chez les nazis envers des gens
qu’ils ne pouvaient pas ne pas voir comme innocents, au moins quelques uns, au
moins de temps en temps, et dont la ressemblance, après un si long côtoiement,
sautait aux yeux au moins autant que les différences. D’abord les assiéger, les
faire sortir par un trou, les déclarer rats, les tirer à vue. Voir Malaparte
dans Kaputt.
Le speaker de Mille Collines, qu’on nous a montré à la télé,
un type qui avait fait des études supérieures en France : « Vous les
connaissez ! » puis son démoniaque rire : « Je ris, mon
cher ami Tutsi, en pensant à ce qu’on va te faire… » Il avait franchi le
pas, il le faisait franchir aux autres. Le pas mental, qui raie un semblable de
la similitude.
Les types qui tuaient les bébés en les lançant en l’air au
dessus d’un couteau étaient-ils, comme le dit Emmanuel Nkuzumwami, gavés de
drogue ? Le hasch ne rend pas cruel, il permet seulement de lever des
inhibitions. Les drogues plus fortes font délirer, mais je pense dans la pente
où était déjà l’esprit, une partie de l’esprit… Je pense qu’ils étaient
horriblement cruels parce qu’on les payait. Je ne veux pas dire (même si cela
fut le cas pour certains) qu’on les avait embauchés comme tueurs parce qu’ils
étaient d’une méchanceté sans faille. Les autres tuaient par haine collective,
beaucoup par peur des chefs : haine ou peur de quelqu’un, ce sont encore
des sentiments, des affaires relationnelles. Le mercenaire tue par ce qu’on le
paie pour tuer. Cette absence de motivation peut rendre extrêmement cruel. La
mise à mort est donnée comme une fin en soi, il faut bien l’agrémenter d’une
horreur supplémentaire.
Un groupe qui a décidé d’une extermination a, parmi ceux qui
ne se sentent pas impliqués dans le problème de concurrence, au moins deux
sortes d’alliés. Ceux qui ont peur du plus fort. Ceux qui sont payés, ne
serait-ce qu’en promesse de partage après la victoire. Malaparte montre dans
ces catégories de tueurs, des exemples de surenchère et de cruauté éloquents.

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