COSMOS

Les pouvoirs de l’homme


Diviniser

Suite à mes réflexions sur l’importance et la valeur, prolongement en droite ligne : l’être humain est capable de diviniser. C’est pourquoi il n’y a aucune preuve de l’existence de dieu ni de la vérité d’une religion.

Donc l’Homme (à moi d’en parler un peu, de l’Homme !)est capable de diviniser, et non pas seulement de valoriser, pour peu qu’il existe un discours quelque part, vague ou resserré, qui accrédite la notion de divin.

De quoi est faite la notion de divin ? De la notion de transcendance, c’est à dire de dépassement, très au-delà ou même carrément infini, de nos mesures humaines. Infini veut dire seulement : dont on ne connaît pas la mesure.

Les dieux d’autrefois étaient nombreux, concurrents, imparfaits. Mais ils avaient tout de même ce privilège d’être beaucoup plus forts que nous, et d’avoir des desseins beaucoup plus insondables. Ce dernier attribut consistait en ce qu’ils n’avaient ordonné aucun devoir aux humains, et que leurs manifestations, favorables ou cruelles, étaient imprévisibles.

Le dieu monothéiste porte à l’infini ces qualités. Et comme il est réputé seul dieu, on lui attribue de ne pouvoir se tromper, ce qui réduit tous les autres dieux, faillibles, à l’état de figurations : ils se sont vu attribuer la divinité indûment. Qu’ils soient des démons ou des humains célèbres, ce sont leurs adeptes qui les ont déclarés dieux. Le dieu monothéiste, lui, est censé être dieu par nature et véritablement. C’est à sa réalité, éternelle, préexistante à toute pensée humaine, que le discours dont je parlais tout à l’heure a emprunté la notion de transcendance. Il suffisait de forger l’idée de ce dieu pour que l’on puisse parler de la transcendance. Si l’on parlait de la transcendance, les humains étaient à même de diviniser. L’invention du dieu monothéiste n’avait rien changé à ce pouvoir humain.

De la notion de transcendance découle cette forme de souveraineté qui est d’avoir d’autres mesures que nous, de porter des jugements impénétrables. Sur quoi s’appuie la notion de toute-puissance.

Même si les résultats de la prière ou l’ordre réel des choses ne montre pas que dieu soit puissant sur les événements ou les hommes, du moment qu’il a des desseins impénétrables, il est toujours justifié. Il est donc infiniment juste, partant absolument bon. Cette bonté là n’ayant aucune commune mesure avec la nôtre (faveur, aide, indulgence, libéralité), elle s’accommode de tuer ses propres fidèles, de les soumettre à la maladie et à toutes sortes de malheurs. Et même d’ordonner le meurtre : conquête de la terre promise, bûchers de l’inquisition, croisades, fatwa, guerre sainte.

Dieu est national

Les adeptes de dieu ne peuvent pas voir ou admettre qu’ils se l’approprient au compte d’une nation ou d’un peuple élu. Car ce statut de peuple élu ne leur donne guère d’avantages guerriers ou financiers, ne leur assure pas la santé etc. Bien plus : leur propre dieu exige d’eux des privations volontaires, des cultes minutieux, des vertus. Alors, comme ils ne se sentent pas profiteurs, les élus peuvent en toute sérénité dire qu’ils ont été illuminés par la vérité révélée, et que tous les autres sont dans l’erreur. C’est ce qui autorise le fanatisme.

Corollaire : comme les autres en ont périodiquement marre d’être traités de pécheurs ou d’aveugles, ils massacrent le peuple élu. Celui-ci, en de pareilles avanies, n’est jamais protégé par son dieu s’il ne s’arme copieusement et ne combat avec la dernière vigueur. Bien entendu, s’il a des succès militaires, il les attribuera à dieu, et ne verra toujours pas que cette divinité absolue, unique, créatrice du ciel et de la terre, a été ramenée au vulgaire statut de dieu national.

Or n’importe quelle nation peut dire “Gott mit uns”, le mot dieu n’ayant pas assez de contenu pour être attribué de façon univoque à un “étant” bien précis.

L’appel à la notion de dieu se fait avec une urgence particulière dans deux cas au moins. Le plus visible actuellement est celui des peuples persécutés. La vénérable aïeule libanaise, dont les petits-fils, fils et époux appartiennent aux commando-suicide du Hezbollah, apparaît devant nos caméras entre deux bombardements perpétrés par le ci-devant peuple élu persécuté d’Israël. « Je suis avec eux, dit-elle, je panserai leurs blessures et je les nourrirai, et s’il le faut je mourrai avec eux, parce qu’Allah le commande et qu’il est avec nous. » Et toute la famille sur notre écran crie plusieurs fois quelque chose comme Allah donnera la victoire, ou simplement Allah est grand, ce qui revient au même. Le visage des enfants qui reprennent cette antienne est émouvant de ferveur.

L’autre raison d’en appeler à dieu est d’asseoir et perpétuer un pouvoir. On donne alors pour enjeu une victoire spirituelle, ce qui n’empêche pas de l’assurer par le meurtre, la torture, la mutilation, le bûcher. Cette victoire se prétend spirituelle parce qu’elle déclare ennemis des gens qui ont une autre idée de dieu ou des choses qui ont rapport à dieu. Le pouvoir en place (empereurs romains antichrétiens, Louis XIV ordonnant d’exterminer les Protestants et les Jansénistes, ayatollahs lançant la fatwa contre l’écrivain Rushdie) se donne une superlégitimité en devenant le défenseur d’une vérité (que les théologiens se sont chargés de définir).

Il est à remarquer que le peuple élu juif n’a pas persécuté les goyim. Maintenant qu’il se conduit en conquérant et occupant, il ne recourt guère au prétexte divin. Le pouvoir s’appuyant sur dieu est, de façon privilégiée, celui de l’église romaine. Grâce à son dieu absolu et à sa religion vraie, elle a pu être un état supranational, un état tout court, et un allié de presque tous les pouvoirs. Son histoire de pouvoir a su ne pas s’exercer seulement dans les structures classiques (empire, royaumes, nations) mais dans les oppositions raciales (conquistadores, colons) et sociales (allaince avec la bourgeoisie, ou éventuellement avec les opprimés d’Amérique latine).

Deuxième pouvoir de l’Homme

Hier soir zappant, j’ai aperçu un joli garçon, qui a l’âge des miens, pour tout dire Hippolyte Girardot. Il parle du film qu’il vient de réaliser. Il explique que, faisant un film “d’action”, c’est à dire de meurtre et de violence, il ne pouvait pas reprendre les méthodes de meurtre des maffieux, car il faut faire du nouveau. Alors quelqu’un a inventé pour lui un collier explosif qui fait disparaître le visage de la victime.

Il le montre. On l’essaie (sans aller jusqu’à l’explosion) sur un autre gentil garçon, qui n’est pas à l’aise. Tout le monde sait que, dans le film, l’explosion sera un trucage. N’importe qui cependant pourra désormais réaliser pour de vrai cette arme.

Donc le propos du gentil Hippo était de faire mieux que les maffiosi, mais pas pour de vrai. L’alibi du cinéma, art de fiction, d’illusion, art du superréalisme pas vrai, apparaît ici dans toute sa candeur. Je ne sais pas quelle méchanceté profonde, refoulée, sublimée par l’art, cet inoffensif jeune homme veut ici exorciser. L’important est ce qu’il m’a fait toucher du doigt : que l’être humain a le pouvoir de décréter l’horrible non horrible.

Ce pouvoir n’a pas de limites. Le même soir, sur une autre chaîne, on nous a fait savoir que Shimon Perez, prix Nobel de la paix, tirait mille obus par heure sur des Libanais et des Palestiniens, et refusait les bons offices de la France, pour la raison qu’il voulait se faire réélire. Je prends seulement, on l’aura compris, l’exemple le plus proche dans le temps…

Troisième pouvoir

C’est de décréter ennemi son semblable, son ami son voisin son frère. Et dès lors, de ne plus même imaginer, de ne plus même penser, fût-ce du bout du chapeau, que celui-ci mérite d’être  traîté en humain, c’est à dire comme celui-là qui déclare la guerre.

Hier encore, une femme au Liban : « Si un Israélien est tué, on en parle au monde entier. Mais nous etc. » Ce n’est pas une différence de mesure, c’est tout ou rien. Du moins pour l’Israélite qui tire un des mille coups de canon, ou tout aussi bien pour le gars du Hezbollah qui lance une roquette. Parmi la masse des semblables, qui comprend tous les hommes, voici que l’on établit non pas des priorités ou des préférences  – comme (hier encore) « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » (Rocard, cité par Mme Demaigeon qui préside au renforcement de la loi Pasqua). Non, on décrète n’importe quel ensemble de semblables totalement différents, non-humains.

Cette décision de l’esprit, qui fait toutes les guerres depuis qu’il y a des guerres, m’a toujours stupéfié. Elle a infiniment plus de pouvoir sur l’individu qui l’adopte, ou le groupe, que sur tel individu qui se décrète un ennemi personnel, et qui ne laisse pas d’être confus ou divisé, alors que le groupe (ou l’artisan des décisions du groupe) n’a, lui, pas d’états d’âme.(Ce terme, depuis quelques années, ne recouvre plus que le sentiment de scrupule ou de mauvaise conscience; l’on se vante de n’en point avoir). Voir les grands nazis, ceux que décrit Malaparte. Ou le calme, le serine, le paternel, le pur visage qu’a montré Klaus Barbie pendant son procès.

En cas de besoin, bien sûr, le premier pouvoir, celui de divinisation, sera utilisé pour renforcer la détermination du groupe agresseur ou exterminateur. Quant au deuxième pouvoir, il est utilisé à plein concernant le groupe ennemi. Montre à des Israéliens ou Hezbolliens convaincus la photo de leurs victimes, mutilées, sous les décombres etc., à coup sûr ça les fera rigoler.

L’amour de la mort

Ces trois pouvoirs ont pour dénominateur commun les extraordinaires capacités de meurtre qu’ils développent chez les gens. Y compris ceux qui courent au martyre, ou qui volent à la victoire, qui ne font aucun cas de leur vie.

Le pouvoir de diviniser n’importe quoi, ou de décréter l’horreur non horrible, ou de décréter l’humain non humain, trouve son terreau sur cet extraordinaire goût de la mort qui caractérise l’être humain, qui l’habite, qui le hante, à égalité avec le goût de vivre. Lequel engendre parfois un bel art de vivre, mais très souvent se réduit à survivre obstinément, fût-ce dans les pires conditions.

On ne pensera rien correctement sur les actions humaines, tant qu’on n’aura pas admis ce “double principe” comme l’originalité de notre espèce.

S’il existe un progrès moral, une civilisation, une culture, il ou elle se définit comme un effort pour faire taire l’amour de la mort. Hélas, à le faire taire, on risque de ne garder de l’autre principe que la survie, avec l’acceptation de la survie de tous les autres. 9A ne ressemble pas vraiment à un aménagement de paradis. Il y a malaise dans la civilisation.

La moralisation se paie au prix austère de la vertu, la socialisation au prix ennuyeux de la société. De sorte que le verrou est toujours prêt à sauter; et dès qu’un état de crise collective est atteint, il y a risque que se déchaîne le monstrueux retour, en force, du refoulé amour de la mort. Le bouc émissaire sera désigné. Le massacre peut commencer. Les agresseurs seront bien vite prêts à sacrifier leur propre vie, les mères donneront leurs fils à la patrie. Des peuples qui ont donné à l’humanité les chefs d’oeuvre de l’art et de la pensée s’engouffreront dans un enfer d’irrationel et d’inhumanité.

Exercices spirituels

« Oh vous savez, disait Hippo parlant de son tournage, il y a de l’action, les gens de la rue se demandaient ce qui se passait. » Image : une voiture qui explose dans une rue de Paris. Le jour où une vraie voiture explosera et fera de vrais morts, les gens dans la rue ne se diront-ils pas : laisse,  ne t’en mêle pas, c’est pour un film » ?

Cinéma ou non, ces choses ne nous regardent pas, qu’elles soient perpétrées par des kamikazes ou par des petits cinéastes qui ont à se prouver qu’ils sont des grands.

Etre un grand, c’est-il ne pas avoir peur de certaines images ? Le jour où la tête de ton copain sera emportée sur un vrai champ de bataille, tu serais bien content de disposer du deuxième pouvoir, c’est ça ?

Alors, tout se passe dans la tête. Le monde est une vaste illusion. Idéalisme absolu. Solipsisme. Il n’y a réellement que moi au monde, moi et le petit ciné que produit ma cervelle.

Pourquoi te casser le bonnet à survivre, dans ce cas ? Pour poursuivre ton rêve ? Ou ton cauchemar ? Pourquoi tuer alors ? Il suffirait que tu fasses un petit exercice spirituel du pouvoir mental quatrième catégorie.

On n’en a pas parlé, de celui-là. Ça consiste à considérer comme nuls, comme pas réels, quelques sentiments très forts comme la haine, la colère, la frustration, de n’avoir pas la place de premier, de n’avoir pas toute la place, d’être menacé par l’existence des autres…

Eh bien ! il y a des sages qui y ont pensé, à ce truc là. C’est un pouvoir aussi que nous avons, et qui ne demande qu’à se développer. Le truc, c’est de laisser venir la frustration, la colère, la jalousie tout ça… de la regarder. Dire : tiens, c’est la frustration, c’est la colère, c’est l’envie de tuer. Ça n’est pas tout à fait moi. C’est à la périphérie. Ça n’a pas de raison suffisante pour me soumettre, soumettre mes actes. Je ne suis pas modifié, pour l’essentiel, par l’existence ou la renaissance de ces sentiments là. Au bout de quelque temps de ces exercices, ça devient plus mou, du reste. D’aucuns s’aident en tapant sur un polochon, en cassant de la vaisselle, en criant.

Mais bien sûr il faut d’abord, et une fois pour toutes, avoir décidé de ne pas être emporté par ce genre de vagues, ou de courants. Y compris les “courants de pensée”, comme on aime à dire quand on ne dit pas les “options philosophiques du front national”

 

Et Dieu dans tout ça ?

 

 

Exercices de mort exercice de la vie

 

 

Les écrivains naïfs qui veulent passer pour informés parlent d’érotisme, et immanquablement citent le nom de Bataille. Alors ils roulent de gros yeux, tout fiers de ne pas passer pour puceaux, idéalistes, fleurs bleues.  Ils croient rendre l’amour intéressant, enfin ! En l’associant à la mort.

Il y a aussi les SS, les Hitlerjugend, le Hammas et les Hezbollah, les Hutu et les Tutsi, tous ceux qui s’adonnent à la mort.

Pour aimer ainsi la mort, il faut vraiment détester la vie, disais-je. Et quelque chose de semblable quand on invoquait le fameux Bataille. J’étais stupéfait. Quand j’y songe un brin, pourtant, est-il si évident que la vie soit aimable ? Je ne veux pas me lasser à décrire tout ce que j’ai trouvé en moi de mal de vivre, de pulsions de mort. Si j’étais né en plus nègre, comme disait le musicien aveugle Ray Charles, ou mal aimé, ou condamné à la pauvreté, ou d’une race honnie; serais-je né sans ce confort, sans ces ressources de l’âme; aurais-je vu tuer mes parents sous mes yeux… qu’est-ce que je serais ?

L’homme malheureux, dans ces très communs cas extrêmes, s’adonne à tuer au risque de sa vie, parce qu’il ne trouve pas d’autre façon de rendre son existence intéressante et de se venger de la vie.

La vie ce n’est pas un cadeau. Elle est seulement une possibilité, un champ offert.

La vie, il faut chaque jour la reconquérir sur les maladies, les échecs, les ennemis oui, tous ceux qui s’échinent à rendre le savoir rebutant, le travail pénible et monotone, la société carcan, le quotidien aliéné heure par heure geste par geste lieu par lieu, tous ceux qui soumettent la conscience à la peur, tous ceux qui veulent surpasser leur voisin, exploiter leur semblable, entasser les richesses, vaincre par le mensonge… Il faut reconquérir l’amour chaque jour contre notre propre aveuglement qui nous fascine devant les miroirs aux alouettes, qui nous fait adorer des idoles vivantes, qui nous fait prendre pour réalités les insignes de la puissance, qui nous ligote dans un système de comparaison.  Il faut reconquérir l’enfance contre la fatuité amère et la rigidité qui se prend pour stature, contre l’ennui, contre les préjugés du sérieux. Il faut reconquérir le corps contre le bureau et la chaise, le canapé et la voiture, la surbouffe, le recours magique au médicament, l’abus du sexe, l’ivresse, la ruée dans les locaux confinés, la peur veule de souffrir. Il faut chaque jour reconquérir la créativité qui est un risque, la liberté qui est un risque, contre le confort de la règle. Il faut reconquérir la poésie et le dialogue contre la parole préparlée, contre le discours omniprésent, le bavardage, Paris Match, Nagui. Il faut reconquérir chaque jour le regard émerveillé contre l’inondation des images, contre la désillusion qui se croit lucidité, contre l’impression de déjà-vu. Il faut à nouveau chaque jour choisir la vie, pour de bonnes raisons, conte la lassitude et le vieillissement, contre l’envie de tout laisser aller, qui porte en son sein l’envie d’en finir.

Si vous ne redevenez pas comme des petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des dieux.

 

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Article ajouté le 2009-07-06 , consulté 9 fois

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