COSMOS

L'homme est d'importance

l'homme est d'importance

 

 

Racontons

Oedipe cheminant se trouva sur le point de traverser une rivière. Le pont était fort étroit. A l’autre bout, un voyageur s’engageait en même temps que lui. Rencontre au milieu du pont. Chacun voulut que l’autre reculât pour lui céder le passage. Il y eut une rixe. Oedipe tua l’inconnu. C’était son père.

Plus tard, Oedipe entra dans Thèbes, répondit aux énigmes de la Sphinx, sauvant la ville de ce fléau. On le fit roi. Il épousa la reine, qui était veuve. Plus tard encore, il fut supplié par les Thébains d'être une deuxième fois leur sauveur, de la peste, et cette fois il dut mener enquête pour trouver le crime qui souillait et maudissait sa ville. Il trouva : le précédent roi, Laïos, avait été assassiné; et il trouva encore : l'assassin, c'était lui, sur le pont trop étroit. Comme il s'était en outre rendu coupable d'inceste  - la reine veuve qu'il épousa était sa propre mère -, il se creva les yeux et se bannit de la ville. Lui-même savait bien que ce péché caché qui minait la santé de Thèbes, était aussi un péché ignoré du coupable, un péché commis sans connaissance. Parricide et inceste l'un et l'autre involontaires. Les dieux punissaient donc un double crime qu'il avait perpétré à son insu; tout le monde va le répétant, depuis les acteurs de la tragédie jusqu'aux lecteurs et commentateurs dans les siècles. On écrivit des livres ingénieux et subtils[1], mais tellement, qu'une évidence première a été négligée. Personne ne semble avoir pris garde de l'aspect premier de l’aventure : s'il y a eu mort d’homme, c'est  à cause d’une querelle de préséance.

Quoi de plus vain que de vouloir passer le premier sur un pont ? Qu’arriverait-il à celui qui céderait le passage ? D’avoir à attendre une minute ou deux. La vie est bien plus longue que ça !

C'est pourtant cet entêtement à vouloir qu'on lui cédât le passage, qui a noué le destin d'Oedipe, causé le malheur de la ville  - pestiférée d'abord, puis perdant un merveilleux roi - , provoqué la mutilation d'Oedipe, se crevant les yeux pour se punir de son aveuglement, puis son exil puis le sort tragique de ses descendants, qu'évoque une autre tragédie : “Antigone”;

Si cette histoire a le poids, le mystère, la profondeur d'un mythe, il faut en chercher le sens obvie après avoir longtemps été distraits par le sens second que donna Sigmund Freud. Pour moi, il n'est pas difficile à trouver, encore que ce soit, comme disait René Girard, une de ces choses cachées depuis la création du monde. Ceci : le mal le plus ancré dans l'homme, le plus ignoré, celui qu'on n'a pas même l'idée d'appeler mal, celui qui est à la source de tant d'erreurs, d'aveuglement, de meurtres et de destructions, c'est l'importance que se donne l'être humain. C'est que l'homme est un être d'importance.

 

Considérons.

Le point d’honneur n'est pas d'abord une affaire de code social ou de classe, comme il ressort la tragédie du Cid. Ni les nobles issus de la chevalerie, ni les Corses de Mérimée en tant que tels, ni les Albanais dont parle Kadaré dans son terrible “Avril brisé” ne sont détenteurs d'un système déviant, d'un code pernicieux et funeste, qui entraîne après un affront la série interminable de la vendetta.  Il s'agit d'un chancre de l'âme humaine. Cette sorte de susceptibilité, qui peut entraîner à la surenchère, à la violence, repose sur l’idée imaginaire de la supériorité. Aux âmes les plus hautes, pourtant, l'excellence devrait suffire; et si l'on ne vise pas si haut, n’est-ce pas assez que de vouloir être bon en quelque point ? De vouloir se surpasser soi-même, repousser ses propres limites ? Pourquoi faut-il que nous mesurions notre excellence par comparaison avec autrui ? A ce point, la réflexion nous amènerait à des conclusions très banales, du niveau des proverbes ou des fables de La Fontaine (lequel raconta une rixe de chèvres passant sur un pont trop étroit). N’importe qui, réfléchissant à l'affaire de se comparer,  conclura que la souris est grande par rapport à la puce, infime au regard de l’éléphant. "Petits hommes hauts de trois pieds, quelquefois de quatre, qui se font donner de la Grandeur ou de la Hautesse, quand ces mots conviendraient à peine à la baleine ou au Caucase ?"

L'honneur (de la famille, de la nation, de l'individu), la préséance sur autrui, les égards que l'on serait en droit d'attendre, ce sont de purs fantasmes, mais leur valorisation entraîne le meurtre. Dans tous les temps, tous les pays. Car nous l'avons éprouvé nous-mêmes : une insolence, la simple dérision, un mot donc, ou comme on dit dans les lycées l'agression verbale, provoque chez celui qui en est victime un coup de sang, dont seule une longue éducation (nationale) arrive à enrayer la pulsion. Mais celle-ci  est toujours l'envie de tuer.

La loi atroce du talion, dont on a dit qu'elle reposait sur un sentiment de déséquilibre qu'il faut compenser, sentiment illusoire lui aussi, a son autre racine dans le sentiment d'importance. C'est bien gentil de dire que, lorsqu'on a été volé, blessé, tué, trompé, quelque chose manque à l'équilibre cosmique, et que la punition ou vengeance le rétablira (symboliquement). C'est intelligent d'avoir trouvé cette explication. Jésus fut bien inspiré de vouloir dépasser cette loi, formulée comme on sait par la Thora juive (oeil pour oeil, dent pour dent) et de la remplacer par la règle du pardon, de l'inlassable pardon  - soixante dix fois sept fois s'il le faut ! Jésus posa ainsi les fondements d'une autre Terre, enfin habitable, qu'il surnommait à juste titre le royaume de Dieu.

Mais quand un procureur réclame la tête du coupable, c'est pour rétablir  l'équilibre de qui, de quoi  ?  Tout le monde sait bien que la guillotine ou la chaise ne rendra pas la vie à la petite victime, dont on a fait circuler la photo parmi les jurés. Pourtant la famille aspire au verdict de mort, et s'il est prononcé, le chagrin fait place à un grand soulagement ! L'idée de compensation, aussi ancienne, aussi tenace que l'idée de récompense ou punition, repose sur une vision primitive, magique. Quant au procureur, ce qui le meut, je préfère ne pas aller y voir; mais ce au nom de quoi il autorise, il justifie sa réquisition, c'est l'honneur de la société. La société doit se séparer du membre putride, en le faisant disparaître dans le néant, ou dans un cul de basse fosse perpétuel.

On voit des nations modernes, constituées de gens instruits et policés, dirigées par des personnalités choisies, pratiquer le bombardement de représailles, et pourtant, aux yeux de tous hormis ces aveugles, il est évident qu'on ne peut en espérer aucun bien, aucun bien, ni pour l'agresseur, ni pour l'autre agresseur (je ne sais plus qui a commencé, mais déjà s'était inauguré un enchaînement de vengeances et de représailles). La disproportion entre l'offense et la punition, comme il apparaît quand Israël bombarde une nuit entière Gaza pour punir quelques cailloux blessants, cette disproportion choquante ne fait que rendre visible l'absurdité, le scandale que constitue toute représaille. Ah il faut entendre tout un peuple, dans la bouche de son chef, dire qu'on ne va pas se laisser faire comme ça, qu'il y va de l'honneur, qu'on va leur montrer qui est le plus fort ! La grande nation américaine, lorsque la Libye ferma ses eaux territoriales, la grande Amérique d'un seul cri : il faut venger ce camouflet  ! et après cela apprendre que les bombardiers ont violé l'espace aérien et touché justement le fils du président coupable, c'est comme lorsque les terrifiants engins téléguidés d'Israël ont visé et atteint avec précision les locaux occupés par l'autorité palestinienne - au risque de n'avoir plus personne pour calmer les lanceurs de pierres ! - Et quand une poignée de Palestiniens,  après quarante ans d'occupation, de spoliation, de guerre, d'humiliations, veulent frapper à leur tour, ils n'hésitent pas à faire sauter un car scolaire, ou à lyncher deux soldats malencontreusement égarés sur leur territoire, sur le peu de territoire qu'il leur reste. L'enchaînement de la violence fait perdre, à l'évidence, tout repère moral. L'ennemi devient un être abstrait, non humain, on ne peut plus le voir, on ne peut plus le voir comme un semblable.

Dans quelle primitivité baigne notre espèce après des millénaires de lois, de philosophie, d'effort moral ! Représailles, condamnations, peine de mort, ces barbaries procèdent d'un indéracinable préjugé, archaïque, irrationnel, qui est l'importance et la comparaison.

Ces meurtres, ces destructions ne visent aucun bien, aucun bien : ni l'amendement du coupable, ni l'arrêt des hostilités, ni l'acquisition du territoire de l'autre, ou de ses richesses, ou de ses fils emmenés en esclavage… On ne fait qu'assouvir un besoin oppressant, comme ces kapos des camps allemands qui tapaient sur leurs copains, frapper, frapper, jusqu'à une bienheureuse fatigue.[2]  Utiliser des ingénieurs pour concevoir les engins de mort les plus sophistiqués, engager des milliards dans leur fabrication, former des pilotes, tenir à jour une armée, tout cela, puis donner l'ordre, le commenter pour le public, puis les avions qui décollent, la formidable dépense d'énergie combustible, les radars pour le pilotage de nuit, la tête chercheuse prodige de l'industrie humaine, puis les immeubles éventrés, les corps déchiquetés, les femmes en pleurs, tout cela qu'on nous raconte et qu'on nous montre jusque dans notre appartement, tout cela pour pouvoir pousser un ouf collectif, comme si on venait de décharger un besoin pressant …

 

Dissertons

L'Homme se distingue, parmi les vertébrés et autres espèces mobiles, par différents traits dont plusieurs incertains, mais sûrement par la conscience. Ou du moins par un certain type de conscience, qui a le pouvoir de se réfléchir. De là naît le sentiment du moi, de là naît l'importance.

Parmi les animaux, vertébrés, mammifères, la variété homo se distingua par sa faiblesse physique. L’Humanité (une petite pastille que Dieu colle, pour s'en souvenir, sur la mappemonde des cent mille galaxies) a fait émerger de son corps malingre deux appendices : la conscience et la science.

La science lui a permis de détraquer le cours de la nature. Oh certes, à de certaines échelles, ses opérations ont pu, çà et là, être profitables à l’espèce, sinon à son environnement. Pour un temps, elles lui ont permis de mieux manger, d’avoir moins froid, de procréer à volonté, vivre plus vieux, souffrir moins, être plus en sécurité. Puis, bien vite, l’espèce s’est retrouvée devant son antique incapacité d'avoir un comportement raisonnable. La cupidité de plusieurs a détraqué l’économie, le bien des uns a semblé ne pouvoir être goûté que sur le malheur du plus grand nombre. La procréation a triplé la population de la planète en deux générations. On a, cependant, tout ce qu’il faut pour ”réguler” [3] cette démographie par une guerre éclair aux destructions immenses, durables et traumatiques.

Avec la conscience, l’espèce humaine est parvenue à une double nouveauté : 1) à se considérer soi-même, comme objet de connaissance; 2) à jouir de soi sous les formes du plaisir et du chagrin, ou leurs mixtes.

La résultante de ces deux pouvoirs, ce peut être la pensée, ce peut être la morale, le conduite du plaisir, la gestion de la souffrance … mais c'est aussi, et toujours, le sentiment d'importance.

Le temps n’est pas lointain où les humains se croyaient l’objet de l’attention de Dieu. Le dieu. Celui qui a créé le monde et le gouverne. Qu'il aime les humains et eux seuls. Qu'il aime de prédilection parmi les humains un peuple élu, qu'il va  jusqu'à passer alliance avec lui.

Nous avions produit des sentiments. Nous avions produit la conscience de ces sentiments. Nous avions produit des livres sur ces sentiments et sur cette conscience. A mesure que nous grossissions la loupe, Dieu grossissait la sienne. Connaissant ”jusqu’à nos plus secrètes pensées”, il venait se mêler au jeu minable du plaisir et de la peur, en y venant jeter, comme des atouts imprévisibles, ses interdictions, ses menaces, ses jugements et ses sanctions.

Cependant l’univers n’en sait rien, dit le philosophe. Il n’y a pas de pensée, vous comprenez,  dans le reste de l’univers. Il n’y a qu’une grande force dépourvue de desseins.

Quelque part dans ce vaste univers, la minuscule espèce humaine s’érige en gloire. S’autoproclame couronnement de l’évolution, sens du monde, objet unique de la préoccupation divine, conscience du tout, maîtresse des choses (des poisson aussi, tout ça), fille aînée du créateur, roi de la création. Envisage sans état d'âme de génocider, dans l'interminable odeur des fours crématoires, des millions de bovins qui ont une chance sur dix mille d'être malades et dangereux. Animaux machines, n'est-ce pas. Seul l'homme souffre etc. Conte primordial du dieu créateur qui confia la création au premier homme et lui donna pleins pouvoirs.

Un simple monarque (parlons comme ferait Pascal), qui est un produit des forces (stupides) du groupe, un monarque passager, va prétendant qu’à lui seul il est prédilection du dieu, que celui-ci le couronne, que tous les autres doivent s’incliner. Prenons le fameux microscope pascalien. A l’intérieur de ce petit monarque, qui occupe un minuscule canton de l’espace-temps, nous distinguons des idées, des projets, des caprices, des ruts, des malheurs, auxquels il convient de consacrer des magazines, ou qui prennent efficace dans des édits. Il meurt, on en suscite un autre. Car le monarque (ou son sous-produit le “grand”) est l’image indispensable sur laquelle se fixe l’imaginaire de tous les autres. Grâce à qui chacun se sent participer de l’Importance, voué à une destinée, souverain potentiel, ou, à défaut, roi déchu qui se souvient.

L’activité mentale de l’humanité est inlassable, encore que répétitive. Elle tend à tromper le seul sentiment véridique, celui de notre minusculité inutile, de notre minuscule inutilité.

Une façon de réaliser, et non plus seulement d’imaginer, cette souveraineté potentielle de tout homme, c'est de faire mainmise sur les créatures et sur le cours des choses naturelles, de disproportionner l'espèce dans une monstrueuse inégalité, et de détraquer le monde.

"Quand l'univers tout entier s'unirait pour l'écraser, l'homme serait encore supérieur à l'univers (roseau oui, mais roseau pensant), parce que l'univers n'en saurait rien" (je cite de mémoire un des penseurs éminents de cette humanité). Le monde ne sentira, quand notre ingénierie réussira l’explosion finale de la planète Terre, pas même une petite démangeaison. Le monde ne sent rien.

 


 

 




Article ajouté le 2009-07-06 , consulté 11 fois

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