la pesanteur et la grâce
La grâce monte
la pesanteur descend ; or le haut est meilleur que le bas, voilà le
postulat.
Si le mythe de
l’incarnation signifie une chose, c’est bien la valeur du bas. Certes, une fois
mort, Jésus entre en apesanteur. Mais vois ces apôtres plus ou moins renversés,
qui se tordent le cou pour regarder monter la montgolfière sacrée. Et puis
finalement comme il est écrit : Jésus disparaît à leurs yeux.
Les voilà
privés de sa tonifiante réalité, ils n’y voient plus rien, souvent lèvent la
tête vers un ciel où il n’y a rien à voir. L’ange passe et dit : Hommes de
Galilée, pourquoi fixer le ciel ?
En colombe, en
flammèches léchantes, le divin Esprit de
Je dis ça, mais je connais bien le rêve de vol. Je comprends bien qu’on ne se soit pas accommodés sans plus de façons de la pesanteur. Le plus majestueux : planer au dessus d’un vaste paysage, en suivant une vallée. Cette nuit là, me fut donné le plaisir intense de voir les choses se succéder sous moi, très vite, avec précision. Baudelaire avait écrit un sonnet à ce sujet : « Au dessus des étangs, au dessus des vallées… »
De vols
horizontaux je n’en eus plus guère, sinon entre les cimes des platanes dans une
avenue. Je peinais, les fils électriques sont une gêne constante, on perd de
l’altitude jusqu’aux toits des bus. Je ne sais pas trop s’il s’agissait d’une
petite démonstration gymnique, moi qui cours si mal, ou d’un échapper à quelque
poursuite.
En ce qui
concerne le monter et le descendre (je ne suis guère fervent d’alpinisme ni
d’apnée), il y avait l’escalier d’air, puis le saut de cathédrale. J’ai mis
quelque temps à assurer la résistance de la marche d’air : on lève un pied
assez haut, on le rabaisse comme pour presser un coussin d’air, et quand il est
ferme, on fait une autre marche, et ça va plus vite. Je devins virtuose.
Il s’agissait d’échapper, non à la pesanteur terrestre (mon corps restait aussi pesant que sur un escalier de pierre ou de bois), mais à cette fluidité de l’air qui nous entoure, et qui ne le rend pas très fiable. En somme, c’est une revendication de pesanteur. L’atmosphère est une partie de notre lieu ; y grimper, s’y mouvoir, c’est encore être terrien.
Notre air, sa
transparence m’intéresse, elle permet de voir la terre. Mais quand il se
comporte comme une absence de matière, il n’est pas ami.
Mon premier
saut dans le vide, si je me souviens bien, fut le terme d’une poursuite. Je
voulais me sauver (je n’ai jamais su de quel poursuivant), alors je grimpais
très vite l’escalier tournant d’un donjon. En haut parvenu haletant, plus
d’autre échappatoire que de plonger entre deux créneaux. Ce saut libérateur me
réveilla, je reconnus des draps, des papiers peints, je ne savais pas le visage
de mon persécuteur.
Une fois, je voulus faire un vol varié, montées et descentes. C’était sous un chapiteau de cirque. Je volais les bras le long du corps, sans plus de poids sentir qu’un poisson dans l’eau. Ce vol fut cahoteux, je me prenais dans les haubans, je me crachai comme un antique aéroplane, le psychanalyste déclara que mon moi était chaotique. A l’époque c’était évident, pourquoi le rêve crut-il devoir le redire en fournissant au psy un jeu d’orthographe.
Mais désormais
ces exercices, même devant des pris à témoins, furent gratuits. Aucun danger en vue. Mon jour mon heure mon
lieu. Je démarrais sur les marches d’air, puis je volais d’un trait, comme une
hirondelle d’abbaye, jusqu’à la haute verrière. Alors je traversais le vitrage,
je ne me souciais plus des spectateurs médusés que j’avais laissés en bas. Je
retrouvais le monde des rues à une certaine hauteur. Je passais discrètement
devant les fenêtres. Ou bien j’y entrais carrément, et continuai à pieds par
couloirs et portes. La ville est un sympathique réseau de tranchées. A hauteur
suffisante, on peut passer vite d’une quartier à l’autre, et redescendre en
n’étant plus vu de personne.
Ce que je fis
toujours devant témoins, et avec une joyeuse persévérance, et jusqu’à un âge
avancé, c’est le grand plongeon. Du haut d’une terrasse, d’un rempart, d’une
fenêtre eu dernier étage, ou même de n’importe quel couloir à qui je faussais
compagnie par humeur, je plongeais sans parachute, sans ailes, pas même les
bras ouverts. Le vol est une affaire d’esprit, non de machine.
Je me
précipitais presque verticalement, ou selon une belle oblique de skieur, tête
première, sachant que, dès que je le voudrais, il me suffirait d’un petit
mouvement de mes deux mains tendues par devant (position du plongeur), pour que
la chute s’infléchisse, que je la termine en rase motte et qu’il n’y ait jamais
de catastrophe.
Bon, c’était
quand même de
Une seule nuit
me suffit pour apprivoiser quelque chose de plus félon que l’air.
Sur les
plages, je fis du bateau à voiles avec des roulettes. Puis dans les rues. Cela
n’a rien d’inédit. Mais il faut dire que les deux voiles tendues de part et
d’autre du mât unique, aux formes de trapèze, transparentes, nervurées, étaient
les deux ailes immenses d’un moustique. Cet insecte, que l’on hait, et qui
depuis cette nuit ne me piqua plus jamais, je dois le confesser, ce nuisible
minuscule imprévisible agaçant multiple, se faisait mon serviteur d’une façon
digne d’un génie des contes arabes : il s’offrait à capter la force de la
brise pour m’offrir une promenade. Je ne mens pas : depuis, les piqûres des moustiques ne me font plus mal.
« Ouvre
les bras, Nageur divin », versifiait un moine novice le jour d’une pâque.
Cette résurrection ou cette ascension là est une ronde autour du monde. Jésus
n’en devint pas dieu pour autant, comme Icare ne le fut pas pour le berger qui
levait la tête en s’appuyant sur son bâton de berger. L’envol ne vise pas à
rejoindre un plus haut ciel : Icare n’y trouva qu’un soleil plus chaud et
il y perdit ses plumes. Plus tard, un rustre nommé Gagarine fit quelques tours
dans une bulle, et redescendit en déclarant : « Je suis allé dans le
ciel et je n’y ai pas trouvé dieu ! »
Ah !
l’âme slave…

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