Scolopendres
Le banc est bas, le mur masque la vue de la ville, parapet soutenant un ciel indécis.
Or assis et goûtant le plaisir des jambes douloureuses que
l'on tient quittes d'effort, à hauteur exactes de mes yeux, vous êtes là, merci
petites amies : coincées entre les moellons de granit et la dalle du parapet,
vous sortez de la rainure d'ombre et tortillez au soleil vos tiges rigolotes
avec leur double rangée de lobes minuscules. Vous êtes là amis ou amies
scolopendres, depuis que j'ai lu votre nom dans les mémoires d'outre tombe,
puisqu'au château de Combourg il y avait une
courtine où végétaient des scolopendres.
C'est aussi le nom officiel du mille-pattes - les vôtres ne s'agitent pas, leur
procession est fixe, vos torsions ne se détordent pas même sous le vent.
Nombreux et pareils et tous différents comme nous hommes, frères ou soeurs de
ces petites fougères sorties de sous les rocs au ravin de
Vous étiez ici, je vous ai trouvées qui m'attendiez et je n'en savais rien. Il n'y a aucun lieu sur la terre où l'on soit en exil.
Je marchais (jusqu'à vous), par ce combat quotidien défendant ma condition humaine, qui est d'être seul et de se déplacer sur jambes. Et vous, si menues, si charmantes, alignées en une petite multitude hirsute, vous toutes ou tous faits de courbures d'un vert riant, vous venus d'ailleurs et qui essaimerez vos spores au plus loin, vous fixés par la touffe de radicelles frugales, emmurées par le pied.
J'ai rencontré plus de fougères que d'hommes. Je ne peux en appeler aucune d'un prénom, je ne sais pas si vous entendez mon salut, si vous entendez comme je l'entends mon coeur qui tape sous les côtes - mon coeur qui accepterait de craquer pour de bon, maintenant que je suis enclos de ce muret, granit ami, scolopendres chers.


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