habitations
dans d’obsédantes vieilles maisons de terre et de pierre, je reviens souvent et je visite. Chaque fois les habitants (mon fils aîné, des jeunes inconnus d’âge lycéen ou des filles inspirées) ont décoré des murs, des pièces entières avec d’étranges tentures cousues entre elles, des dessins bariolés dont le papier a des reflets métalliques. Ils agencent aussi, ou je dérange moi-même, des meubles rudimentaires, des cuisinières, des carafes. J’ai possédé dans le temps un meuble compliqué en faux bois verni, avec des portes courbes, des tiroirs à secret, des compartiments réfrigérés revêtus de zinc. Je vérifiais si toues les provisions étaient en bonne place. On n’a cessé de les piller, puis on a embarqué le meuble.
quand on sort d’une pièce qui a été l’objet de soins décoratifs, on se trouve souvent entre des murs qui se dégradent, on doit passer sur une planche par-dessus un trou inexplicable, qui s’approfondit par éboulement.
un lieu où j’ai souvent été appelé par quelque panne, était une cave très haute et vaste, où trône une immense chaudière rafistolée ; j’y jette du bois, ça ronfle, mais l’eau chaude fait crever un tuyau et c’est l’inondation sur la terre battue, il faut fermer les vannes.
j’étais du reste connaisseur en pannes d’électricité ; dans de grandes pièces et leurs annexes à lavabo, des lampes sont suspendues n’importe où, des interrupteurs ailleurs, innombrables et qui n’arrivaient jamais à allumer la lampe que je voudrais ; je fais des épissures, je travaille du tournevis ; la lumière ne veut pas venir et souvent les lieux, trop sombres, me déprimaient.
ô demeures qui ne demeurez que dans l’incohérence, les écroulements, et des travaux de forçat qui ne sont jamais terminés ! il est loin le temps de ces petites chambres à bibliothèque, de ces renfoncements courbés comme des alcôves, où je me réjouissais d’avoir à m’y installer ; j’avais trop de bureaux et de tiroirs à remplir.
plus loin encore le temps du grenier merveilleux que j’étais seul à connaître, avec au fond un fin couloir à gauche, ses quelques marches de bois et de petites fenêtres carrées, qui menait à l’ultime réduit où je trouverais la paix odorante d’être seul, planchers de pin jamais cirés, clarté du jour sou un plafond bas.
peut-être n’ai-je jamais atteint cette dernière chambre après la première fois, le couloir seul suffisait à me délecter.
la solitude des appartements (généralement neufs et modernes) a longtemps été perturbée par des foules d’enfants ou de visiteurs que je chassais en vain, des petits voyous ; il faisait jour constamment et après toutes ces colères je ne pouvais pas m’endormir : toutes les cloisons étaient de verre ; et je vous jure que lorsqu’on veut faire ses besoins pressants et que tout le monde vous lorgne en dépit du rideau, ou passe devant vous parce que les deux portes n’ont pas de verrou, on désespère de la tranquillité.
sans doute est-ce pour cela que je n’ai cessé d’augmenter mon isolement et fini par m’avouer que la solitude n’avait rien d’un malheur.

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