COSMOS

Aquatiques


        (Pilote à mon commandement)

 


un gouvernail ça ne fait pas un gouverneur

l'homme à la barre qu'on dit sagace

les yeux plissés vers un lointain aveuglant

il fait les petites rectifications

il négocie un angle au vent

le cap fixé sur quelque amer vite dépassé

sur une étoile qui ne tient pas en place

 

les courants cependant travaillent sous lui

l'humidité qui charge l'air alourdit ses voiles

un calme fait dériver le voilier plein d'inertie

un grain l'engrosse

 

quand revient le métal du jour

il prend sa tête dans ses mains

espérant qu'il y a quelque part un capitaine

avec une carte un sextant un radar

un radiogoniomètre des récepteurs d'ondes courtes

 

 

Et pourquoi pas rêver d'un dieu, bon dieu !


________________

 

        (Rameurs à vos bancs)

 

des qui sont nautoniers pagayeurs galériens

des qui font la course sur la Tamise à coups d'aviron

un tambour marque chaque élan du buste et des bras

et l'autre coup semblable lancera le suivant

 

fatigue dissoute dans l'obstination du pareil au même

plus personne ne lève la tête pour crier Terre

tout travers s'écarte quand passe l'aurochs plein de cornes

l'eau se tait à son  passage se fige impressionnée

se fait noire opaque retient ses reflets

 

deux lueurs l'éclairent symétriques à l'étrave

courbes d'eau qui semblent d'acier poli

et derrière la double ligne en V sillon oscillant

propage ses ondes et les mouettes viennent après

enfin là-bas des curieux sur leur petit voilier opinent

 

les hommes ne font qu'avancer

en reculant à chaque coup leur torse

et ne savent rien de ces diverses futilités là derrière

 

 

qui sont la vie


______________________

                                                                                                                   

        (Sous-marin coulé)

 

qui parlait d'âme et de moi ?

qui disait : mon âme ?

qui disait : mon dieu ?

 

quand dieu s'est démarré de mon sous-marin

il y eut longtemps des ratés des trous d'air

le moteur ou l'hélice qui s'emballe

la direction qui vous saute des mains

 

maintenant délesté

la coque a des trous d'eau

les programmes et les cartes-mères

s'enfuient par des fissures rouillées

 

trop ferrugineux pour sentir vraiment

la merveilleuse légèreté de l'être

moins lourd plus vide

rotant des bulles de mots obsolètes

 

 

O devenir l'épave où l'algue flotte au gré !


____________________

 

        (Capitaine Personne)


Ulysse cependant dormait dans la soute

dormait comme en plein jour

il tenait son itinéraire  d'une fée insulaire

puis d'une autre à cochons devenue bien gentille

après qu'il l'eut jetée sur sa couche virilement

son sort était de revenir d'où il était parti

dix et vingt ans jà déjà périple

je ne sais pas si l'on se hâte quand il s'agit du retour

on profite aux escales

à chaque île abordée les éclaireurs vont voir

une terre grasse leur donne des envies de laboureurs

voyez cette montagne hérissée de sapins

c'est un géant qui dort

repu de lait caillé il ne vivait qu'avec des brebis

quand il découvre l'homme il devient cannibale

un castel sur une hauteur dégagée d'où sort

un chant profond de contralto

les jette dans un piège à porcs et à glands

un certain estuaire avait  ses deux caps recouverts

de lanceurs de pierres

et la flotte coula Ulysse n'était pas à bord

il se tenait au promontoire debout

l'épée à la main en direction de la mer

 

une jeune fille 

grande et noire aux seins nus

les voit venir d'une hauteur avant qu'ils accostent

elle leur indique un roi un château un banquet

mais non, plus d'équipage et plus de compagnons,

Ulysse est déjà seul, rescapé d'un naufrage solitaire

depuis des jours sans nombre sans ombre

tous ses compagnons il les a perdus en route

sur la Grande Salée


_______________________

        (Ingénieur)

 

Archimède apprenant que des crétins en armes

à voile et à vapeur des romains pour tout dire

cinglaient en armada vers sa noble Sicile,

eut le temps d'inventer (leur flotte on l'avait vu venir de loin)

d'inventer et sortir de ses chantiers navals

de gracieuses grues

terminées par un grappin télécommandé.

 

Des Romains fiers un insolent vaisseau pointait vers la muraille,

pensant pouvoir grimper sans autres égards

la belle appelée Syracuse,

soudain la grue bascule, les crocs happent la proue.

La grue repart si haut qu'elle peut monter

le bateau vertical dégoulinant d'eau et de myrmidons affolés.

Puis à bonne hauteur les mâchoires s'ouvraient

et la chose mouillée faisait un grand plouf.

 

 

Citons pour mémoire les miroirs

paraboliques qu'Archimède lui encore

sortit de ses manufactures,

par lesquels concentrant les rayons du soleil,

il rôtissait gaiement les voiles et les gréements.

 

 

A distance

d'intelligence

 

 ________________________

 

                 (dans la mer c'est encore mieux)


Tout iceluy qui se prend d'importance
Plongez-le dans la mer d'indifférence

 

Défilerait devant lui tout un banc
D'indécidables dos et ventres blancs


Il dit arrête-toi tu es si beau
Les dix mille mouvants d'un coup tournent le dos

Ses deux yeux surnageant il voit qui danse
Une vague et ses reflets de silence

Sous l'une aussi nue la vague engloutie
Ne saura pas des deux laquelle est en vie

Alors vers les fonds poulpeux il repique
Criant regardez-moi je suis unique

Ici plus de vagues des eaux unies
Masse que sa main attrape et délie

Dérisoire corps trop seul dans la masse
Il s'est pris entier à sa propre nasse

Au fond de sable les poulpes s'accouplent
Puis sitôt fait délacent leurs corps souples

A mi-hauteur poisson ouvre sa bonde
Epand le sperme aux œufs de tout le monde

Apprends avant que ton orgueil  ne sombre
Que la beauté dans la mer est sans nombre

Le plus joli poisson finit dans une panse
Les sucs le défont dans l'indifférence

A quel titre brandis-tu ton esprit
Ton fric ton nom et ton inaccompli ?

A ton insu la lune à la surface
Fait sa marée et les plages s'effacent

 

_______________________

 

        (Noé des eaux)

 

 

sur le coteaux et les plaines

l'eau du déluge s'est figée

on sent que la colère s'est épuisée

 

une colombe passe puis des mouettes

isolées font d'interminables reconnaissances

et ne trouvent où se poser

 

ces oiseaux blancs (peut-être un seul)

réitèrent pour un nouveau monde

l'esprit divin qui planait sur les eaux

 

la création pourra reprendre

sur la lointaine cime un vaisseau

est échoué   mont Ararat

 

quand le niveau aura baissé

les couples embarqués sortiront

tous humains et bestiaux

 

marcheront d'un pas incertain

sur le sol spongieux et mol

comme la glèbe dont ils sont nés

 

beaucoup plus tard de la montagne

on pourra descendre, plus tard

on pourra suivre jusqu'à la plaine

 

l'un ou l'autre des deux cours d'eau

qui vers l'Irak coulèrent à nouveau

depuis le paradis perdu aux fameuses sources

 

 

Mésopotamie berceau

de la nouvelle humanité     

 

 

 

Dieu courba de deux mains immenses

un grand arc en ciel de lumière

qui montrait en couches concentriques

les couleurs que le ciel peut prendre

au coucher du soleil

désormais

 

 

 

Noé l'inondé, à qui le dieu enseigna le parapluie,

quitte en dernier son abri de bois et bitume.

Son regard s'égare parmi toutes les familles

de serpents de buffles de papegais

qui grouillent sur l'Orbe enfin rendu,

et s'égaillent à la recherche d'un territoire à marquer.

Noé se demande s'il lui sera donné,

comme au premier Adam,

le pouvoir sur les plantes et les bêtes,

et la charge de leur conférer les noms.


____________

 

 

 



Article ajouté le 2009-07-01 , consulté 11 fois

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