Aquatiques
(Pilote à mon commandement)
un gouvernail ça ne fait pas un gouverneur
l'homme à la barre qu'on dit sagace
les yeux plissés vers un lointain aveuglant
il fait les petites rectifications
il négocie un angle au vent
le cap fixé sur quelque amer vite dépassé
sur une étoile qui ne tient pas en place
les courants cependant travaillent sous lui
l'humidité qui charge l'air alourdit ses voiles
un calme fait dériver le voilier plein d'inertie
un grain l'engrosse
quand revient le métal du jour
il prend sa tête dans ses mains
espérant qu'il y a quelque part un capitaine
avec une carte un sextant un radar
un radiogoniomètre des récepteurs d'ondes courtes
Et pourquoi pas rêver d'un dieu, bon dieu !
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(Rameurs à vos bancs)
des qui sont nautoniers pagayeurs galériens
des qui font la course sur
un tambour marque chaque élan du buste et des bras
et l'autre coup semblable lancera le suivant
fatigue dissoute dans l'obstination du pareil au même
plus personne ne lève la tête pour crier Terre
tout travers s'écarte quand passe l'aurochs plein de cornes
l'eau se tait à son passage se fige impressionnée
se fait noire opaque retient ses reflets
deux lueurs l'éclairent symétriques à l'étrave
courbes d'eau qui semblent d'acier poli
et derrière la double ligne en V sillon oscillant
propage ses ondes et les mouettes viennent après
enfin là-bas des curieux sur leur petit voilier opinent
les hommes ne font qu'avancer
en reculant à chaque coup leur torse
et ne savent rien de ces diverses futilités là derrière
qui sont la vie
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(Sous-marin coulé)
qui parlait d'âme et de moi ?
qui disait : mon âme ?
qui disait : mon dieu ?
quand dieu s'est démarré de mon sous-marin
il y eut longtemps des ratés des trous d'air
le moteur ou l'hélice qui s'emballe
la direction qui vous saute des mains
maintenant délesté
la coque a des trous d'eau
les programmes et les cartes-mères
s'enfuient par des fissures rouillées
trop ferrugineux pour sentir vraiment
la merveilleuse légèreté de l'être
moins lourd plus vide
rotant des bulles de mots obsolètes
O devenir l'épave où l'algue flotte au gré !
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(Capitaine Personne)
Ulysse cependant dormait dans la soute
dormait comme en plein jour
il tenait son itinéraire d'une fée insulaire
puis d'une autre à cochons devenue bien gentille
après qu'il l'eut jetée sur sa couche virilement
son sort était de revenir d'où il était parti
dix et vingt ans jà déjà périple
je ne sais pas si l'on se hâte quand il s'agit du retour
on profite aux escales
à chaque île abordée les éclaireurs vont voir
une terre grasse leur donne des envies de laboureurs
voyez cette montagne hérissée de sapins
c'est un géant qui dort
repu de lait caillé il ne vivait qu'avec des brebis
quand il découvre l'homme il devient cannibale
un castel sur une hauteur dégagée d'où sort
un chant profond de contralto
les jette dans un piège à porcs et à glands
un certain estuaire avait ses deux caps recouverts
de lanceurs de pierres
et la flotte coula Ulysse n'était pas à bord
il se tenait au promontoire debout
l'épée à la main en direction de la mer
une jeune fille
grande et noire aux seins nus
les voit venir d'une hauteur avant qu'ils accostent
elle leur indique un roi un château un banquet
mais non, plus d'équipage et plus de compagnons,
Ulysse est déjà seul, rescapé d'un naufrage solitaire
depuis des jours sans nombre sans ombre
tous ses compagnons il les a perdus en route
sur
(Ingénieur)
Archimède apprenant que des crétins en armes
à voile et à vapeur des romains pour tout dire
cinglaient en armada vers sa noble Sicile,
eut le temps d'inventer (leur flotte on l'avait vu venir de loin)
d'inventer et sortir de ses chantiers navals
de gracieuses grues
terminées par un grappin télécommandé.
Des Romains fiers un insolent vaisseau pointait vers la muraille,
pensant pouvoir grimper sans autres égards
la belle appelée Syracuse,
soudain la grue bascule, les crocs happent la proue.
La grue repart si haut qu'elle peut monter
le bateau vertical dégoulinant d'eau et de myrmidons affolés.
Puis à bonne hauteur les mâchoires s'ouvraient
et la chose mouillée faisait un grand plouf.
Citons pour mémoire les miroirs
paraboliques qu'Archimède lui encore
sortit de ses manufactures,
par lesquels concentrant les rayons du soleil,
il rôtissait gaiement les voiles et les gréements.
A distance
d'intelligence
(dans la mer c'est encore mieux)
Tout iceluy qui se prend d'importance
Plongez-le dans la mer d'indifférence
Défilerait devant lui tout un banc
D'indécidables dos et ventres blancs
Il dit arrête-toi tu es si beau
Les dix mille mouvants d'un coup tournent le dos
Ses deux yeux surnageant il voit qui danse
Une vague et ses reflets de silence
Sous l'une aussi nue la vague engloutie
Ne saura pas des deux laquelle est en vie
Alors vers les fonds poulpeux il repique
Criant regardez-moi je suis unique
Ici plus de vagues des eaux unies
Masse que sa main attrape et délie
Dérisoire corps trop seul dans la masse
Il s'est pris entier à sa propre nasse
Au fond de sable les poulpes s'accouplent
Puis sitôt fait délacent leurs corps souples
A mi-hauteur poisson ouvre sa bonde
Epand le sperme aux œufs de tout le monde
Apprends avant que ton orgueil ne sombre
Que la beauté dans la mer est sans nombre
Le plus joli poisson finit dans une panse
Les sucs le défont dans l'indifférence
A quel titre brandis-tu ton esprit
Ton fric ton nom et ton inaccompli ?
A ton insu la lune à la surface
Fait sa marée et les plages s'effacent
(Noé des eaux)
sur le coteaux et les plaines
l'eau du déluge s'est figée
on sent que la colère s'est épuisée
une colombe passe puis des mouettes
isolées font d'interminables reconnaissances
et ne trouvent où se poser
ces oiseaux blancs (peut-être un seul)
réitèrent pour un nouveau monde
l'esprit divin qui planait sur les eaux
la création pourra reprendre
sur la lointaine cime un vaisseau
est échoué mont Ararat
quand le niveau aura baissé
les couples embarqués sortiront
tous humains et bestiaux
marcheront d'un pas incertain
sur le sol spongieux et mol
comme la glèbe dont ils sont nés
beaucoup plus tard de la montagne
on pourra descendre, plus tard
on pourra suivre jusqu'à la plaine
l'un ou l'autre des deux cours d'eau
qui vers l'Irak coulèrent à nouveau
depuis le paradis perdu aux fameuses sources
Mésopotamie berceau
de la nouvelle humanité
Dieu courba de deux mains immenses
un grand arc en ciel de lumière
qui montrait en couches concentriques
les couleurs que le ciel peut prendre
au coucher du soleil
désormais
Noé l'inondé, à qui le dieu enseigna le parapluie,
quitte en dernier son abri de bois et bitume.
Son regard s'égare parmi toutes les familles
de serpents de buffles de papegais
qui grouillent sur l'Orbe enfin rendu,
et s'égaillent à la recherche d'un territoire à marquer.
Noé se demande s'il lui sera donné,
comme au premier Adam,
le pouvoir sur les plantes et les bêtes,
et la charge de leur conférer les noms.
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