COSMOS

L'Enfant Prodigue de Rembrandt

 

 




 




Mon cher Joseph,

Je ne t'ai encore rien dit du livre que tu m'as offert sur "Le retour de l'enfant prodigue", de Henri Nouwen. Il y a longtemps que j'avais admiré chez toi le bel encadrement de cette partie du tableau de Rembrandt, qui isole, noue et met en une même lumière le père et le fils. Je savais que tu étais un véritable disciple du Père Baudiquey qui avait merveilleusement décrit ce couple du père et du fils. Je comprenais que cet homme déjà croyant, chrétien convaincu, puisse entrer dans un chef d'œuvre d'une telle épaisseur (ou profondeur !) – au point de s'exclamer : "Voilà le portrait de Dieu !"  - et puis, lorsque ses admirateurs lui eurent offert le voyage à Saint Petersbourg, tomber à genoux, balbutier, en larmes devant "le vrai tableau", qu'il n'avait tant étudié qu'à travers des photos, ce grand tableau désiré comme une présence réelle, une apparition. (Ainsi, plus tard, à Vienne, suis-je tombé à genoux devant la Tour de Bruegel).



Mais j'ai tellement fouillé dans les livres d'art et l'inépuisable internet, que j'ai vu, de plus en plus nettement, qu'une dimension du tableau avait été négligée, et par ton encadrement, et par tous les commentaires dérivés plus ou moins du Père Baudiquey : le père et le fils, en effet, occupent un peu plus du quart inférieur gauche de la toile, le reste étant envahi d'une de ces pénombres que Rembrandt cultivait savamment, d'où il laissait émerger dans des clairs plus ou moins obscurs, des objets, décors et personnages. Et j'ai vu, n'importe qui peut voir se façonner d'un peu de matière lumineuse deux hommes, l'un debout, l'autre assis ou accroupi à l'orientale, la main tenant la jambe. Tous deux regardent la scène du Retour, le premier complètement de profil, le second, qui est un peu plus en retrait, avec le visage légèrement de trois-quart. Plus en arrière, presque au centre du tableau, on arrive à distinguer au moins le buste d'un troisième témoin, qui voit donc la scène par derrière si l'on peut dire, c'est-à-dire que, contrairement à nous (au Père Baudiquey) qui voyons le père de face, cette  personne le voit de dos, et peut-être son dos est-il aussi éloquent que celui à nous offert dans toute son unité et tous ses détails, par le choix du peintre, ce dos du fils qui porte les stigmates de toute son histoire. Voit-elle le visage du fils mieux que nous ? l'immense père, massif, enveloppant, le lui masque sans doute. 

 

J'ai l'air de me poser des problèmes sur ce qui n'existe pas, puisque le propre du tableau est de n'avoir pas d'arrière. Mais j'avais été frappé, lorsque j'étudiais Caravage, par l'immense et tumultueuse scène de l'assassinat de St Matthieu : en effet, tout au fond, derrière les assez nombreux comparses ou témoins, on voit un visage barbu, hagard, qui se faufile pour essayer de voir  - et c'est le visage de Caravage lui-même, qu'on retrouvera ailleurs dans cette attitude éperdue du type qui veut voir ce qui se passe, pendant que le même, en tant que peintre, a choisi de nous montrer, ou plutôt de nous signifier cette scène, dans tout son mystère, à partir d'un certain angle. Et dans le cas de St Matthieu, il est évident que le Caravage personnage ne peut pas du tout voir ce que Caravage peintre nous montre : au dessus de la scène en cinémascope, flotte sur une nuée élastique un jeune ange nu, sa tête si fort inclinée vers le martyr qu'on ne voit quasiment que ses cheveux crépus. Il se penche vers le digne homme dont le bourreau a empoigné un bras, et il n'y a que quelques centimètres entre cette main levée et la palme du martyre que lui tend le garçonnet (ce n'est pas ici le lieu d'évoquer la ravissante torsion de son corps à plat ventre, et l'érotisme de tout le tableau, que le petit messager divin porte à sa perfection).

Enfin, il m'a fallu des recherches de toutes les photos qu'on publiait du Rembrandt, et finalement un travail patient avec l'outil à photos, pour révéler, en haut à gauche, péniblement extraite d'un noir total, une sixième tête, de femme, qui regarde la scène par derrière et de haut (elle doit être à l'étage).

Depuis longtemps je m'étais étonné de voir comment les commentateurs se débarrassaient des tous ces comparses. Cela me paraissait un peu léger. Pour leur donner tort ou raison, il faudrait entreprendre une révision de tous les tableux évangéliques de Rembrandt, où souvent la scène principale est perdue dans une immensité architecturale, où brillent des colonnes, un grand prêtre, un immense turban doré, comme si leur taille et leur éclat venait se mettre en concurrence avec quelque chose de bien plus important, et qui s'appelle le mystère. Et je n'ai pas pu ne pas évoquer encore une fois Caravage, sans qui il n'y aurait pas eu le formidable travail d'éclairage et d'obscurcissement de Rembrandt, mais qui, sur ce point, a fait assez tôt le choix très strict de ne montrer, dans les limites de la toile, en plan américain (on disait 'demi figure') les seuls acteurs du mystère. A ce point resserrés que lorsque Attila darde sa flèche vers le ventre de Ste Ursule, (une de ses dernières œuvres), la flèche est déjà dans le ventre étonné, qu'Attila n'a pas laché sa corde ni sa haine concentrée.

 

Donc j'ai été heureusement surpris que l'auteur de ton petit livre se mette successivement à la place de chacun des personnages de ce drame familial. Ou plutôt des trois qui ont bouleversé sa méditation personnelle depuis le jour où il a vu le tableau : le fils cadet, le fils aîné, le père. Mais, en dépit du rôle qu'il attribue au tableau de Rembrandt dans sa vie personnelle, sa méditation se réfère autant, sinon plus, au texte sorti de la bouche de Jésus, qu'à la toile, si prodigieuse soit-elle, et si capable de bouleverser la pensée.

Son livre est une très belle méditation, issue d'un homme que non pas la parabole (littérairement parfaite) de l'évangile mais le tableau même du maître hollandais a frappé de plein fouet, tourmenté, questionné, accompagné. Et qui se met tout à coup à la place de chacun des pesonnages, dans un itinéraire spirituel qui l'amène, identifié d'abord à ce garçon qui choisit la  liberté, puis à cet aîné si sage mais qui s'est esquivé au loin quand il a su que son frère arrivait, à décider pour finir : c'est le père que je dois être.

 

Je reviens à mon Photoshop. Si, à force de racler le vernis noir, on arrive à faire surgir une figure de femme, le texte évangélique, assez typique du moyen-orient, ne fait pas même mention de la mère. C'est l'héritage du père dont le cadet réclame sa part, c'est au père que, parmi les pourceaux se repentant il décide de revenir, ayant préparé ses phrases à l'avance. Ce drame qui ne se passe qu'entre mâles est déjà étonnant dans la bouche de Jésus, qui avait tant d'amies et de "saintes femmes" dans sa suite, qui réhabilita la femme adultère et la courtisane chevelue… La Bible dont il était nourri n'est pas non plus un livre sans femmes, et les histoires de femmes célèbres, dont plusieurs entrèrent dans la généalogie de Jésus, sont en grand nombre, et très circonstanciées. Jusqu'à la légende de La Juive (Judith) qui s'alla prostituer au général ennemi Holopherne et l'enivra et lui trancha la tête à plein glaive…

Les cinq années que je viens d'employer à étudier la représentation des Invisibles dans l'art chrétien, m'ont fait voir de façon éclatante comment, au sein de ce dieu unique triplement mâle, avait pénétré insidieusement une sorte de reviviscence de l'antique Grande Déesse, mère, reine et vierge. Les élucubrations des théologiens, dès les premiers siècles, ont été furieusement phallocratiques – et  Mme Agacinski qui a consacré un livre à la "Métaphysique des sexes" n'y va pas avec le dos de la cuillère pour citer des textes aussi anciens et vénérables que ceux d'Irénée, évêque de Lyon. Mais au fil des siècles, les autorités ecclésiastiques durent se borner, lorsqu'il y avait un but marqué par la piété publique contre le phallocratisme divin, à entériner la croyance populaire. Ils s'étaient très tôt pris les pieds dans le tapis lorsque le concile d'Ephèse avait décrété que Marie était Mère de Dieu (en un seul mot grec : théotokos), ce qui ne se peut concevoir dans aucune théologie, surtout pas la chrétienne, ni la juive, puisque le dieu est par essence inengendré et premier de tout engendrement, y compris de cette juive inconnue qui s'appelait Marie, et qu'il prit pour épouse, tout en étant, dans la personne (divine) de Jésus, son fils…

 

Par la suite, Elle est devenue immaculée, donc déjà surhumaine puisqu'elle ne portait pas le signe humain du "péché originel"; on l'a dispensée de mourir ("dormition") puisqu'elle n'était pas vraiment humaine; elle a fait son ascension au ciel, peu après que Jésus ressuscité eut fait la sienne, qu'il définisait comme "retour à son père d'où il était venu". On approchait peu à peu de la divinisation, que les anciens appelaient apothéose.

Elle est devenue "Notre Dame" à côté de "Notre Seigneur", ce qui est bien plus frappant en latin : domina, dominus. Puis reine du monde, des cieux, des enfers. Presque touts ces croyances étaient répandues au XV° siècle, qui est justement celui où j'ai trouvé le plus d'images passionnantes et belles…

 

Oui, et c'est là ce qu'il m'importe de te dire, cher Joseph, c'est par les images que cette piété a pris consistance et visage. Jamais on n'a autant peint (enluminures et vitraux compris) de représentations de la Trinité, sans qu'elles soient concurrencées, envahies, détournées par une infatigable production de Madones. Cette jeune femme lisse et son bébé, c'était le mystère par excellence, l'image choc que l'on peut emporter avec soi  - souvent au sens propre, dans un mini-triptyque, où la vierge et l'enfant s'enfermaient sous deux volets. Peu à peu, soit typiquement fille du nord, ou beauté vénitienne idéalisée, soit sereine avec un bébé repu qui s'amuse sur elle, soit éblouie d'adoration devant un minuscule bébé nu lumineux, dans le bâtiment bancal et improbable de la Crèche… de plus en plus belle, majestueuse mais douce, maternelle et virginale, les peintres ont constitué trait par trait un portrait idéal et jamais achevé d'une femme divine, totalement faite de traits humains, de gestes humains, d'habits et de voiles et de livres et de meubles, jamais trafiquée de rayons ou façonnée en antimatière comme les séraphins rouges et les chérubins bleus. Et toutes ces têtes de bébés avec deux ailes de poussin qui floconnaient dans son nuage porteur ne changeaient rien à l'essentiel, qui était Elle. Tout ce que l'évangile avait passé sous silence, les artistes l'ont peu à peu déouvert.

Elle et son enfant, que rien dans le tableau ne désignait comme divin, si ce n'est un certain type d'auréole, guère plus importante qu'un badge qu'on porte dans une réunion. Rien ne le désigne comme divin parce qu'il n'y a aucun moyen de représenter le divin, tout simplement. Jésus est donc un enfant de notre espèce (sous-catégorie : blanche), depuis le nouveau-né, le bébé goulu qui tète, jusqu'au jeune adulte mort de mort violente, que la mère, qui l'a suivi pas à pas du tribunal à la dernière convulsion sur le gibet, recueille si maternellement sur ses genoux… les mêmes genoux.

L'on ne sait presque rien de Marie par les évangiles , si ce n'est son Annonciation, sa maternité, sa piété-pitié (le même mot en latin : pietas, en italien pieta). Les peintres le confirmaient.

Grâce à ces images multipliées, et aux cérémonies qu'elles provoquent, aux simples invocations, au rosaire répétitif, l'idée de la divinité s'est insensiblement déviée. C'est cette femme maîtresse reine mère que l'on invoque et dont on attend l'exaucement - même si l'on sait depuis le catéchisme, que ce n'est pas elle la toute puissante, qu'elle ne fera que demander au seul dieu –  son fils ! - la grâce réclamée. Dans ce rôle d'intercession, les chrétiens pendant des siècles l'ont aimée. Comme si la toute-puissance, que le dieu possède par nature, était moins intéressante que la gentillesse d'une femme de chez nous qui peut lui parler quand elle veut en notre faveur : c'est là qu'elle montre qu'elle est mère, comme dit Saint Bernard, mère d'un dieu devenu humain, et notre mère à nous autres. Reine-mère qui recueille les "placets" des inconnus, des plus humbles, et les fait passer au roi qui défile devant la cour… Mère et maîtresse du dieu-le-fils. Douceur irésistible – et certes l'antique Yahvé déclarait qu'il en était plein, de douceur et même de sentiments maternels,  autant que de sévérité, mais on n'était pas bien convaincu… et sous la forme de Marie cette douceur s'imposait là-haut, très concrète de corps d'habit de visage, devant une sorte d'or en fusion, de matière ignée, ce que les grecs appelaient Empyrée.

 

Or, chose étrange, dans cette cour céleste on ne La montrait jamais occupée à intercéder pour un humain. Si elle y paraissait, comme on voit dans les grandes miniatures de Jean Fouquet, c'était pour un évènement très précis : pour y être couronnée. Soit par les mains de toute la trinité (difficulté s'il y en a un des trois qui est un pigeon !), soit par le père, le plus souvent par son propre fils, qui, depuis qu'il est remonté "dans sa gloire" d'où il venait, était en quelque sorte redevenu un dieu à part entière. Lui-même, souvent, porte déjà une couronne; le vieux Père (pourquoi vieux ?) est depuis longtemps figuré en Charlemagne, et sa tête est coiffée d'une couronne à trois étages, une tiare, comme un pape, puisqu'il est par excellence le Papa.

 

Voilà ce que j'avais envie de répondre à ce M.Nouwen qu'un tableau a converti. Pourrais-je, quant à moi, en désigner un qui ait joué ce rôle dans mon histoire ? Si avide, si entouré que je sois d'images, je ne pourrais actuellement citer que cette Vierge en rouge d'Albrecht Dürer, et son bébé de pure nacre, qui me fasse rêver… au niveau de la paix absolue, de l'alliance entre les pierres de taille et les pampres, de la juxtaposition inouïe d'une robe vermeille et d'un immense manteau pourpre, dont les plis expansifs façonnent des surfaces cabossées comme un trop gros satin, du visage lacté de la fille du nord, des cheveux blonds qui s'envolent impalpables, et du transparent voile qui n'arive pas à faire croire qu'elle n'est pas, comme presque toujours au XV° siècle, "passis comis", les cheveux défaits, sans habit convenable en société, sans coiffe ou diadème : chevelure vraiment féminine, profane, celle que célébraient les poètes : "Ces cheveux d'or sont les liens, Madame, dont fut premier ma liberté surprise…"  Et sur ses genoux, presque culbuté de bonheur et de satiété, le peti bébé de pure nacre à qui elle donne le sein. Je crois que ce tableau va m'accompagner, intérieurement, au moins aussi longtemps que cette "Diseuse de bonne Aventure" par qui j'entrai dans le monde de Caravage, dont je ne me lasse pas un instant, ce couple fraternel et poupin qui joue à se chatouiller la paume et à se fasciner mutuellement.

Mais, à travers tout ce que j'ai vu et lu qui se réfère à la Bible, c'est tout de même un texte que j'emporte dans mon cœur, celui des Pélerins d'Emmaüs; les deux chefs d'œuvre extrêmes qu'il a inspirés à Caravage puis à Rembrandt, ne sont que deux reflets, deux réverbérations, que tout oppose en apparence, et qui me ramènentl'un et l'autre à ce texte magique.

Outre le fascinant entretien de Jésus avec la Samaritaine inconnue auprès du puits (que relate l'évangéliste Jean), je pourrais parler très longtemps d'un autre texte surhumain, surnaturel, du même auteur que les Pélerins : l'évangéliste Luc. C'est le récit, évidemment légendaire, qui ouvre le récit terrestre du Salut. Cette sorte de préface mystique à toute la vie de Jésus, et qui donne dès la première page le premier rôle à Marie : l'Annonciation, rencontre prodigieuse et simplicissime du divin et de l'humain. Ce texte est d'une telle pudeur, riche de tant de possible, il est à la fois si familier et si surnaturel, que les peintres n'ont jamais cessé de le méditer, voire de délirer dessus. L'histoire ou l'iconographie de l'Annonciation… eh bien ! espérons que mon livre paraîtra un jour.

 

Très amicalement, mon cher joseph.

 

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Notes utiles :

Henri J.M.Nouwen : Le retour de l'enfant prodigue, trad; de l'américain,
chez Albin Michel poche, 2008.

Paul Baudiquey : Rembrandt et le Retour du Fils Prodigue,  publié en DVD

Paul Baudiquey : Un évangile selon Rembrandt, déjà classé dans les livres d'occasion ! alors que l'auteur vient de mourir.

Son tout premier livre s'appelle : "Rembrandt, le retour du prodigue", 1995, chez Mame. Chez tous les vendeurs en ligne, environ 30 €

Susan Foister : Dürer and the Virgin in the Garden, London National Gallery, 2004 (se trouve à petit prix en édition française)

 



Article ajouté le 2009-02-13 , consulté 14 fois

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