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Sur le meurtre

 

Expérience cruciale

Vu à la télé hier 27 mars 1997 ces jeunes nazis danois qui se laissent filmer avec complaisance dans leur local clandestin, qui arborent des croix gammées, qui diffusent des cassettes… Ils ont composé un rap, qu’ils diffusent à des milliers d’exemplaires : « qu’est-ce qu’il faut à un juif ? une bonne dose de zyklon b; qu’est-ce qu’il faut à un pédé ? une bonne dose de zyklon b » etc. Je n’ai eu qu’une envie, si je les avais devant mois, les poignarder. En tous cas, d’une façon quelconque, les effacer, les supprimer.

Donc leur attitude même.

« Oui mais eux, ce sont des salauds, des dangers pour la planète » etc.

Ils pensent la même chose des juifs des pédés tout ça. Ils le disent et ils le pensent, et d’y penser ça les révulse, et l’image de l’extermination leur donne du coeur au ventre.

 

La vérité dont tu es possesseur est intolérante. Elle l’est au point de ne pas considérer comme hommes ceux qui la refusent. Il n’y a pas de désir de meurtre sans l’intention de rayer quelqu’un de l’humanité. Dire de quelqu’un ou d’un groupe qu’il n’est pas humain, c’est se donner le droit, et éventuellement le devoir, de le faire disparaître.

Oh ! je ne les tuerai pas, ces nazillons. Mais j’apprendrais avec plaisir leur mort. Eux, allumeront-ils vraiment des fours ?

Pour l’instant, ils montent activement leur propagande, comme si ce qui les intéressait d’abord, c’est d’avoir raison, et de conquérir d’autres cerveaux à leur vérité. Qui se donne d’abord, sans autre programme ni alibi, comme une vérité sur les groupes, comme disant qui est humain et qui ne l’est pas. Distinction dont ils ont préalablement besoin pour vivre.

 

On dit souvent que l’essentiel est de ne pas passer à l’acte. Que le grand travail de civilisation pour l’humanité, et de progrès moral pour l’individu, c’est de différer l’exécution, ou encore de maîtriser la pulsion etc. On sait de reste que cette vertu résiste fort mal à l’entraînement collectif (lynchage, pogrome, guerre, émeute, guerre civile). Celui qui, dans de telles conditions, refuse de tuer, c’est un héros. Freud avait décrit amèrement comment les deux nations les plus civilisées du globe, qui s’enorgueillissaient d’avoir donné tant de musiciens, de philosophes, de poètes, avaient en quelques mois perdu tout aspect civilisé, et se jetaient l’une contre l’autre, portées par un flot de calomnies et de paroles haineuses, décidées à s’entretuer, ne considérant plus celui qui est en face que comme L’Ennemi.

Il y a donc un seuil antérieur, une condition préalable pour être capable de refuser la haine, soit qu’elle sourde du fond du coeur, soit qu’elle s’enflamme dans une foule. Il faut ne pas avoir besoin, ne pas avoir un besoin vital, de se décréter soi-même humain et digne d’intérêt, par opposition aux membres d’un autre groupe (famille ou tribu, classe sociale, sexe, pratiquant d’une autre sexualité ou d’une autre religion, membre d’une autre nation, d’une autre race, du village voisin, d’une autre classe d’âge, mangeant autrement, s’habillant autrement, parlant autrement). Il faut que le désir de s’associer à ses semblables ou déclarés tels, se satisfasse des signes de l’appartenance, sans qu’il subsiste encore un doute d’identité si fort, qu’on veuille en outre faire disparaître ceux dont la différence est ressentie comme une menace. Il faut que toute vérité à laquelle on se trouve trois ou dix millions à adhérer, se contente d’être goûtée comme vérité, sans qu’il y ait besoin de convertir ou d’exterminer ceux qui n’y adhèrent pas. Encore une fois, prosélytes et convertisseurs, missionnaires et soldats qui les accompagnent, barbus de guerre sainte et lanceurs de fatwa, tous ceux-là souffrent d’un doute collectif au sujet de leur vérité, qu’ils considèrent comme la seule vérité.

 

Parvenir à ce niveau de pensée suppose, comme la maîtrise des pulsions violentes, un long effort collectif de civilisation, et pour chacun une longue ascèse. L’éducation doit se préoccuper de cela. Certes. Comment se fait-il cependant que l’on voie apparaître et croitre des néo-nazi dans des pays aussi éduqués que la France, l’Allemagne, le Danemark ? Aussi policés, aussi démocratiques. Aussi peu menacés, en réalité, par d’autres nations ou par certains groupes à l’intérieur de la nation. On invoque à ce sujet le délabrement des pouvoirs politiques, le chômage endémique, les multinationales, les puissances abstraites de l’argent qui fomentent une prétendue crise, et de telle façon que les masses perdent peu à peu tout espoir de voir un jour gérer convenablement le partage. De là ces sursauts absurdes de la haine de groupe, soigneusement entretenus par les clans politiques et développés par la massification de l’information. Soit.

Il y a la facile fixation, lorsqu’une société est en crise, c’est à dire en malaise, sur le bouc émissaire. René Girard a longuement développé ce processus. Et la marque de notre époque est que ce bouc émissaire est collectif, nombreux, et que les massacres atteignent des chiffres astronomiques, et que la mort de la victime ne suffit jamais, et que ce besoin est insatiable. Comme si, contrairement au rite antique décrit par Girard, la mise à mort de la victime émissaire ne suffisait absolument pas à rassurer et resserrer la société en malaise.

Au point que je me demande si la théorie de Girard est la bonne. En tous cas, pour qu’elle le soit, pour qu’elle s’applique à ce que nous voyons et entendons dans tous les pays de la planète, il faut au moins que les hommes soient fixés au stade “religieux” primitif. Je pense que cela veut dire au moins ceci : fixés (indécrottablement) à un stade d’ignorance profonde, l’ignorance engendrant la peur. Cette ignorance n’a rien à voir avec le degré d’instruction, de science, de technique, d’information : les Français sont à peu près susceptibles de commettre les mêmes horreurs que les Khmers ou les Hutus.

Je pense plutôt à cette ignorance dont parlait Lucrèce, qui est la même chose que la peur, et qui engendre les religions et ce qui s’ensuit. Religions entretenant la peur, engendrant le fanatisme. Doute profond sur le sens du monde, sur la valeur de chacun, sur la possibilité d’influer favorablement sur le cours des événements. Impuissance politique, immaturité morale.

A l’intérieur de tout homme, fût-il policé, demeure un homme archaïque, encore terrorisé par le déluge et les dinosaures.

Rêver, pour les masses ignorantes et pauvres, d’un progrès de la réflexion et du pouvoir personnel qui leur fasse franchir le seuil, c’est vraiment rêver. Seuls quelques individus y parviennent. Les nazi, les massacreurs du Rwanda, n’avaient pas manqué ni de maîtres d’école ni des lumières de la religion chrétienne. Mais il y a une pente, une pente irrésistible.

Les idées destructrices progressent plus vite que les idées constructrices. Les guerres détruisent plus vite que la paix ne construit. Il est infiniment plus rapide d’ôter une vie que de vivre une vie. La haine est visiblement plus contagieuse que l’amour. La pente vers l’intolérance est une pente de facilité. La pente vers la haine collective est une pente de facilité. Céder au désir de tuer fait basculer l’individu dans une pente où tout est désormais plus simple que la rude et indécise recherche de savoirs provisoires et de solutions partielles, qui est la pente montante de la moralité.

L’histoire génocidaire du vingtième siècle prouve au moins une chose, c’est qu’il n’y a pas de progrès.

Pourtant, aussi longtemps du moins que l’espèce n’est pas rayée de la carte du ciel, nous voyons que des nations renaissent de leurs cendres et qu’on rebâtit les maisons et qu’on refait des enfants. Cette opiniâtreté se réduit-elle à un aveugle instinct de vie ? Nous voyons que les bûchers de l’inquisition, les croisades, le génocide des albigeois et celui des indiens, n’ont pas empêché que l’église compte des génies de la musique sacrée, des bienfaiteurs inlassables, des poètes, de vrais hommes de Dieu. Que les gens du bien sont minoritaires, souvent vaincus, mais que leur race ne disparaît jamais. Que dans le Rwanda exsangue, il y a encore des gens qui veulent le pardon et la réconciliation. Que les menées fanatiques de Netanyahou ne viennent pas à bout des partisans de la paix, des artisans de la paix. Jésus les déclarait makaroi bienheureux, c’est à dire égaux aux dieux, c’est à dire invincibles. En dépit de toutes les apparences, comme on le lui fit bien voir. Le mythe de la résurrection de Jésus, c’est l’affirmation têtue de l’espérance, grâce à quoi les artisans de la paix ne désarment jamais, et que si on les tue ils renaissent ailleurs.

 

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